Un adversaire de Voltaire (enfin) à sa hauteur

« Le secrétaire juif, nommé Guénée, n’est pas sans esprit et sans connaissances ; mais il est malin comme un singe, il mord jusqu’au sang en faisant semblant de baiser la main », écrivait Voltaire à D’Alembert le 8 décembre 1776.

Pareil compliment n’est pas fréquent de la part du plus grand polémiqueur du XVIIIe siècle.

Celui qui l’a mérité s’appelait Antoine Guénée [1717-1803], dont une biographie se trouve ici, et une bibliographie ici.

Guenee2Il publie en 1769 ses Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonois à M. de Voltaire, avec un petit commentaire extrait d’un plus grand.

« De tous les adversaires de la philosophie, c’est l’abbé Guénée qui est le mieux armé en guerre ; très instruit, dialecticien souple et adroit, et, ce qui est rare dans son camp, bon écrivain et fin railleur, il semble avoir appris la controverse chez les théologiens anglais qu’il cite souvent et l’ironie chez Voltaire lui-même, dont il arrive parfois à attraper le ton badin, le style vif et alerte.
Ce n’est pas un mince honneur, pour l’abbé Guénée, d’avoir si bien su jouter contre le plus grand moqueur du siècle que plus d’une fois il mit les rieurs de son côté. […] Dans ses plaisanteries, comme d’ailleurs dans les critiques sérieuses qu’il fait du Dictionnaire philosophique, Guénée ne se départ jamais de la plus parfaite urbanité : en cela encore il pouvait en remontrer à Voltaire. Ses Lettres obtinrent un très grand et très légitime succès : elles eurent en France de nombreuses éditions et elles furent traduites en allemand et en anglais ; Chateaubriand le connaissait et, de nos jours encore, on ne les lit pas sans plaisir », écrit Louis Ducros dans Les Encyclopédistes (un des meilleurs ouvrages sur le sujet).

« Guénée ne déclame point quand il faut raisonner ; il presse son adversaire sans le harceler, et le confond sans l’insulter », résume la Notice de l’édition Dufour.

Le prétexte des Lettres de quelques Juifs… est habile : il s’agit, prétend-on, d’améliorer la nouvelle édition de ses œuvres que Voltaire avait annoncé préparer, en rectifiant « les erreurs qui s’y étaient glissées. »
Tout en s’attendant à quelque réplique : les auteurs des Lettres  « n’ignorent pas combien il [Voltaire] est sensible à la contradiction, et ils aiment à croire son cœur honnête, lors même que sa bouillante et impétueuse imagination l’emporte au-delà des bornes, qu’il se prescrirait sans doute, dans des moments plus calmes. »

L’ouvrage est anonyme, comme très souvent à cette époque où l’on pouvait être banni et voir ses œuvres brûlées si elles déplaisaient.
Mais anonymat ne signifiait pas forcément incognito, et les pseudonymes plus ou moins fantaisistes qu’utilisait Voltaire ne trompaient personne. Pas plus Guénée que les autres, qui évoque « cette foule d’écrits furtifs qu’on ose vous attribuer ; enfants malheureux supposés par l’envie, ou jugés par leur propre père indignes de porter son nom. »

Le jeu de rôle qui structure l’ouvrage est non moins habile que son prétexte. Ces Lettres sont soit disant écrites par des juifs de tous les pays, mais commentées par un chrétien, par l’éditeur, et par les auteurs. Bien entendu, c’est Guénée qui tient tous ces rôles à la fois, ce qui lui permet, l’air de ne pas y toucher, de se livrer à une charge parfois féroce, et à une démolition en règle des assertions de Voltaire. En fait, les notes sont aussi importantes que le texte – sinon plus.

  • « Vous savez, Monsieur, que je suis grand admirateur [des ouvrages de Voltaire], que je regarde comme une Bibliothèque Encyclopédique (2).
    (2) Nous ne savons si cet éloge est digne de M. de Voltaire : jusqu’ici il n’a été donné à personne de parler de tout, et d’en parler bien. La sphère de l’esprit humain a des bornes : au-delà de ces limites, il perd toujours en profondeur ce qu’il gagne en superficie. Éditeur.
  • « Si M. de Voltaire, dans l’immensité de ses connaissances, avait mis la Langue Hébraïque (1)…
    (1) L’auteur ne pouvait reprocher plus poliment à M. de Voltaire l’ignorance de la Langue sainte. Éditeur. »
  • « (1) Ce passage suffit pour répondre à l’Auteur de la Philosophie de l’Histoire. Avancer le contraire, c’est évidemment entendre mal le texte. Auteur. »
  • « (1) Si les contradictions déplaisent à quelques Lecteurs, elles sont très utiles à quelques Écrivains. Ils en retirent au moins cet avantage qu’il faut qu’ils aient raison, soit quand ils nient, soit quand ils affirment. Auteur. »
  • « (2) Il parait que M. de Voltaire change de principes comme les Corsaires changent de pavillon, selon l’ennemi auquel ils veulent échapper ou qu’ils veulent surprendre. Cette manœuvre peut être utile ; mais est-elle savante ? Est-ce là trancher la vérité et non la dispute ? Éditeur. »
  • « (1) Dieu nous préserve de soupçonner la sincérité de M. de Voltaire ! Nous croyons seulement qu’en compilant ces objections, il a pu confondre avec d’autres les noms des écrivains qu’il copiait. Auteur. »
  • « (2) Si M. de Voltaire suit ses principes, s’il tient les Juifs pour ses frères, comme hommes ; et pour ses pères, comme Juifs, il faut avouer que ce grand homme traite durement sa famille. Chrétien. »

Ce jeu avec les notes permet également à Guénée d’exprimer des positions « avancées » pour son temps et pour son école de pensée :

  • « En croyant les Juifs dans un aveuglement coupable, les Chrétiens ne s’estiment pas en droit de les outrager, ils les plaignent. Tels sont du moins les sentiments de ceux qu’anime le véritable esprit du Christianisme. Chrétien. »
  • « Aussi n’est-ce pas l’esprit de la Religion Chrétienne que nous avons à craindre : l’envie, l’avarice, la faute politique, etc., couverts du manteau de la Religion, voilà nos vrais ennemis. Éditeur. »

Guenee4

Après les Lettres qui répondent à Voltaire d’une manière, disons générale, vient un Petit commentaire extrait d’un plus grand à l’usage de M. de Voltaire et de ceux qui lisent ses Œuvres, qui effectue une critique ligne à ligne de certaines des Questions sur l’Encyclopédie.

Guenee3C’est toujours aussi bien envoyé : « En commentant Corneille, vous avez fait honneur et ajouté un nouveau prix à ses ouvrages. En commentant les vôtres, aurions-nous le bonheur de contribuer à leur perfection ? Nous ne nous attacherons point ici à relever les beautés dont vos Écrits étincellent partout : malheur à ceux qui ne pourraient les apercevoir qu’à l’aide d’un Commentaire ! Nous croyons travailler plus utilement à votre gloire, en vous mettant sous les yeux les petites inadvertances qui vous ont échappées sur des matières qui nous intéressent, et dont vous parlez quelquefois sans les avoir assez approfondies. Vous aimez trop la vérité, pour vous irriter contre ceux qui vous la montrent avec le respect et les égards qui vous sont dus. »

Guénée retourne contre Voltaire son plaidoyer pour la tolérance : « Nous avons parcouru d’abord votre Traité de la Tolérance avec l’empressement que le titre seul devait inspirer à des hommes d’une Religion qui n’est nulle part la dominante, et qu’on ne tolère qu’à peine dans la plupart des États. Quelle a été notre surprise, lorsque dans un Écrit, qui n’annonce que des vues de douceur et d’humanité, que le dessein de resserrer de plus en plus les liens de bienveillance, qui devraient unir tous les hommes, nous vous avons vu traiter notre Nation, nos Livres sacrés, et tout ce qui nous est cher, d’une manière si opposée au caractère d’équité et de modération dont vous vous parez ? Aurions-nous cru devoir trouver tant de prévention et tant de haine contre un peuple malheureux, dans l’Ouvrage d’un Philosophe conciliateur et ami du genre humain ! »

Tout en ne mâchant pas ses mots, comme par exemple quand il qualifie certain passage de Voltaire d’« imputation la plus odieuse », quand il le traite de « vieillard » ou de « juge éclairé, mais partie. » En synthèse : « Nous aimons la vérité et vous n’aimez pas la contradiction ; nous aurions de la peine à vivre ensemble. »

Si ses attaques font souvent mouche, c’est parce que Guénée a étudié attentivement tous les ouvrages de Voltaire, y compris les libelles anonymes, et se fait un malin plaisir de les comparer entre eux, pour y relever des contradictions. Il sait aussi utiliser à bon escient des références à Montesquieu ou à… Rousseau.

Nous ne nous lancerons pas dans une étude sur l’antijudaïsme de Voltaire, qui s’attaque à ce qu’il considère comme superstition dans la religion juive, comme il le fait pour le christianisme et pour l’islam (par exemple avec sa tragédie Mahomet).
Ni dans les arguments que développe Guénée en réponse.

Nous ne disposons que de deux des trois volumes de cet ensemble mais, sauf pour les passionnés de ce que l’on pourrait appeler les débats techniques, ils sont plus que suffisants pour découvrir – et apprécier à leur juste valeur – tous les moyens, nous n’oserons pas dire, presque démoniaques, qu’emploie Guénée pour envelopper et tenter de circonvenir son adversaire.

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01697_1GUÉNÉE Antoine

Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonois à M. de Voltaire, avec un petit commentaire extrait d’un plus grand. 2/3

Paris, Moutard, 1781, 5e édition, revue, corrigée et considérablement augmentée.
Deux volumes (tomes I et II) 20 x 12,5 cms. XXXII-542 + 498 pages. Pleine reliure du temps. Dos à cinq nerfs, caissons ornés, pièces de titre et de tomaison. Tranches jaspées.
Coiffes frottées, en particulier au tome I. Intérieur frais.

90 €

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