Voyage dans le Japon de 1876

Isidore Eggermont [1844-1923], diplomate belge, est en poste au Japon en 1876-1877.

Il en profite pour le parcourir de long en large, et nous livre un journal de voyage à la fois enlevé et précis, qui brosse un portrait détaillé de ce pays à peine ouvert aux étrangers.

Les femmes japonaises
« Les formes de leur corps fluet, mais élégant, s’estompent, noyées sous le flot de plusieurs robes superposées, brochées ou brodées, dont les couleurs vives et tranchantes se marient avec art ; les ors éclatants, les bleus saphir, les verts véronèse, les rouges carminés, les nuances feu s’assemblent, se confondent ou se heurtent dans autant de dissonances harmonieuses d’une intensité toute vénitienne. Et tandis que leur ample tunique de soie est maintenue fermée au moyen d’une large ceinture de foulard appelée obi, laquelle vient se nouer sur la croupe, en forme de pouf agaçant, leurs noires chevelures, piquées d’épingles d’or, luisantes d’huile fine et saturées de parfums, constituent tout un poème de séduction. »

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La bibliothèque tournante d’Asaksa
« Une construction assez insignifiante et de forme carrée, attenant à la pagode, abrite le Rinzo. On désigne sous ce nom une sorte de « bibliothèque tournante », dont les rayons renferment les six mille sept cent soixante et onze volumes qui constituent, dans leur ensemble, toutes les Écritures bouddhistes. Comme il serait impossible à chaque croyant de parcourir cette collection touffue d’un bout à l’autre, il est attribué des mérites équivalents à celui qui fait tourner la bibliothèque trois fois sur elle-même. Rien n’est d’ailleurs plus facile que cette manœuvre. Il suffit d’imprimer à la vaste machine, haute d’au moins quatre mètres et large de trois, une impulsion un peu vigoureuse pour la faire se mouvoir comme un tourniquet à macarons.
La bibliothèque tournante d’Asaksa est recouverte de laque rouge dans la partie supérieure et de laque noire dans la partie inférieure. Le pivot central repose sur un socle de pierre refouillé en forme de lotus épanouis. » [Malheureusement, aucune gravure ne complète cette description]

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L’art des bouquets
« Qu’il s’agisse de disposer dans un vase soit quelque branche d’arbuste ou de scion, soit quelque plante vivace ou même quelque plante annuelle, on est tenu, par tradition ou par simple courtoisie, d’appliquer à ces singuliers arrangements les règles d’un code très complet.
Deux grandes divisions, les ki (plantes ligneuses) et les kousa (plantes herbacées) sont dans l’espèce, les premiers points à observer. Ainsi, une branche d’arbre (ki) ne saurait être encadrée symétriquement par des tiges de plantes (kousa), ou vice versa. Une mauvaise combinaison, par exemple, serait de placer un iris (kousa) entre une azalée (ki) et un camélia (ki). Pour bien faire, il faudrait mettre ou l’azalée ou le camélia au milieu et remplacer l’un ou l’autre par un iris.  De même, on jugerait incorrect de dresser un bambou (kousa) entre une branche de sapin (ki) et une branche de prunier (ki).
Toutefois, il est encore d’autres prescriptions à observer. Bien qu’en général le pétale blanc, à quelque fleur qu’il appartienne, soit considéré comme occupant le premier rang dans l’ordre hiérarchique, on admet certaines exceptions à cette règle : dans le chrysanthème, c’est le jaune qui tient la tête ; dans la fleur de pêcher, c’est le rose tendre ; dans l’iris, le pourpre ; dans le camélia, le rouge ; dans la pivoine, l’écarlate ; dans le convolvulus, le bleu foncé, etc. – De plus, toute couleur présente une signification particulière, chacune d’elle étant même classée par sexes, comme dans la poésie décadente de nos modernes stylistes. Ainsi le rouge, le pourpre, le rose (ô mystère !) sont de sexe mâle, tandis que le bleu, le jaune, le blanc seraient de sexe féminin.
Enfin, conformément à une règle immuable, qu’on dirait empruntée au langage symbolique des poètes persans, le blanc exprime l’élégance ; le bleu, la grâce ; le jaune, la splendeur ; le rouge, la beauté ; le pourpre, la modestie. »

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Le passage de l’Impératrice
« En repassant par les rues d’Odawara, j’y constate un déploiement de drapeaux tout à fait inusité. On m’apprend alors que l’impératrice, en se rendant à Kioto, passera par la ville, où elle logera cette nuit. C’est pour cette raison qu’on travaille si assidûment à réparer le Tokaïdo. La route est sablée sur une grande étendue. Toutes les inégalités ont été soigneusement aplaties. […]
Voici déjà les bagages, en quantités innombrables et recouverts de draperies en soie verte ou noire avec l’écusson impérial tout en blanc ! Ces bagages sont placés en partie sur des charrettes à bras, en partie confiés à des coolies qui les portent tout bonnement suspendues à de grosses perches de bambous. Puis viennent de nombreux djinrikchas occupés par des personnages à l’air important et que dans mon for intérieur, au risque de les déprécier, je prends pour les domestiques de Sa Majesté. […]
Enfin l’impératrice apparaît. Elle se tient assise, les jambes repliées, dans un norimon rouge dont les stores, formés de nattes très fines, sont soigneusement baissés. Tout ce que je puis distinguer, malgré la persistance et la fixité de mes regards, c’est que Sa Majesté s’évente complaisamment. […]
Une escorte de yakounins et de porteurs de rechange ferme la marche. En somme, c’est un défilé interminable de gens éparpillés presque au hasard et s’avançant au pas, dans le plus profond silence. […] Autrefois, le peuple entier se serait prosterné le nez dans la poussière. Aujourd’hui, on ne se livre plus à aucune démonstration. C’est par ordre exprès du Mikado qu’on a renoncé à rendre à la famille souveraine des hommages qui tenaient de l’adoration. »

Le Temple d’Ichiyama
« Nous voici parvenus à l’entrée du temple d’Ichiyama. Conformément à l’usage, il apparaît défendu par les monstres légendaires qu’on rencontre à la porte de tout sanctuaire bouddhiste. Immédiatement après se présente une longue avenue, dallée en son milieu et bordée de momidjis, espèce particulière d’érables. Cette avenue conduit à trois escaliers. Le plus grand possède une série de soixante-six marches, coupées par un palier. Il est spécialement attribué au sexe fort. Le deuxième, formé de degrés plus larges et plus commodes, est réservé aux femmes. Au delà de ces deux rampes, de construction spéciale, est un troisième escalier où hommes et femmes, après être montés séparément, ont tout le loisir de se rencontrer pour la descente. […]
Une véritable surprise nous attend de la plate-forme où nous accédons. Tout autour du parvis qui s’étend devant le temple proprement dit, plusieurs petits sanctuaires, disséminés au hasard, se détachent sur un fond de roches noires de l’aspect le plus fantastique. On dirait des êtres monstrueux, sculptés dans une table polie, tant ils se détachent, comme en haut-relief, sur le basalte qui leur sert de repoussoir. Tout au-dessus de ces rochers, se dresse la montagne à pic, couverte de bois, et sur laquelle se penchent gracieusement de jolies petites chapelles faisant risette aux sanctuaires placées en contre-bas. Cet ensemble est magique. »

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La Table des matières détaillée et quelques autres illustrations se trouvent ici.

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03431EGGERMONT I.

Autour du globe, le Japon. Ouvrage illustré de nombreuses gravures, de plans et de cartes.

Paris, Librairie Charles Delagrave, 1900.
Un volume broché 31 x 23 cms. 522 pages. Couverture rouge illustrée en noir et or, rempliée.
Dos lisse avec petit manque. Couverture renforcée par un dos lisse et muet (réparation récente). Intérieur en excellent état.

150 €

Cette entrée a été publiée dans Voyages.

Un commentaire sur “Voyage dans le Japon de 1876

  1. CéCédille dit :

    Bravo ! Vos présentations des livres sont un régal. J’ai bien aimé celle-ci dont j’ai cité un extrait , avec un lien (http://diacritiques.blogspot.fr/2013/06/la-quadrature-du-cercle.html). Mais toutes méritent le compliment, dans leur variété, tant elles savent être à la fois vivantes, intelligentes et savantes, dans une présentation toujours soignée.

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