Quelques-uns des papillons épinglés par Chaudon

08107_1Louis-Mayeul Chaudon [1737-1817] historien bénédictin, spécialiste de la chronologie, aidé de ses assistants Pierre-Jean Grosley [1718-1785] et François Moysant [1735-1813], publie en 1765 la première édition de son Nouveau dictionnaire historique ; ou Histoire abrégée de tous les hommes qui se sont fait un nom…, qui en comptera près d’une dizaine, et servira de base à la Biographie universelle de Feller.

La méthode est simple : « Écarter les articles superflus, voilà le premier devoir d’un Historien Lexicogaphe ; présenter les articles nécessaires sous un jour vrai et agréable, voilà le second. Rien ne sert plus à remplir ce dernier objet que les Anecdotes, et les Anecdotes bien choisies. »

Certes, il y a des anecdotes, mais pas seulement. Et c’est en cela que ce Dictionnaire Historique est à des années-lumière d’un simple recueil d’ana (comme celui-ci).

On trouve par exemple une longue citation des positions théologiques d’Abélard condamnées par le pape ; un article sur Bacon qui critique l’homme d’état mais loue l’écrivain et le scientifique ; une étude stylistique des sermons de Bossuet et d’Esprit Fléchier ; un remarquable exposé de la philosophie de Timée de Locres ; et même un éloge de D’Alembert, pour son « vestibule » de l’Encyclopédie.

Car Chaudron refuse le sectarisme, pourtant courant à son époque : « Qu’on ne s’attende pas à des plaidoyers pour ou contre ; nous ne serons que témoins, et le Public sera le juge. Nous avons cru devoir nous interdire un plaisir, celui de la satire. […] L’Histoire doit être l’école de la Morale et de la Politique, et non celle de la frénésie. »

Et plus loin : « « On nous reproche d’avoir pesé avec  une froide indifférence le mérite de tous les enthousiastes, même celui des fanatiques d’irreligion, tels Voltaire, Rousseau, La Mettrie, dont on a peint les égarements sans se livrer à un emportement indigne d’un Chrétien et d’un Philosophe. Fallait-il donc méconnaître leurs talents, parce qu’ils en ont abusé, et prendre dans un Dictionnaire de faits le style d’un orateur qui tonne en chaire ? »

Quoi qu’il en soit, l’on y rencontre des personnages parfois fascinants :

ANACHARSIS, philosophe scythe, mort vers 550 avant Jésus-Christ, qui disait : « La vue de l’ivrogne est la meilleure leçon de sobriété. » et « Les gens de bons sens proposent les questions, et les fous les décident. »

Pierre ARETIN répondit à un trésorier de la cour de France, qui venait de lui payer une gratification : « Ne soyez pas surpris si je garde le silence ; j’ai usé mes forces à demander, il ne m’en reste plus pour remercier. »

COMBABUS, jeune seigneur de la cour du roi de Syrie, fut nommé par ce prince pour accompagner la reine Stratonice dans un voyage. Cette commission lui parut délicate. La reine était femme, et Combabus bel homme. Ces circonstances lui firent craindre les suites de l’honneur qu’il recevait. Pour les prévenir, il se priva lui-même de ce qui pouvait lui inspirer ces craintes et l’ayant enfermé dans une boite cachetée, il supplia le roi, avant que de partir, de la lui garder jusqu’à son retour.

CRÉBILLON père : toujours entouré d’une trentaine de chiens et chats, il avait fait de son appartement une espèce de ménagerie. Pour dissiper les mauvaises exhalaisons de ces animaux, il fumait beaucoup de tabac ; mais cette odeur ne remédiait pas entièrement à la corruption de l’air.

DANTE : Un jour, le prince de Vérone s’étonna de ce qu’un bouffon recevait beaucoup de caresses de la part des courtisans ; et se tournant vers Dante, il lui dit : « Pourquoi un homme savant et sage tel que vous n’est-il pas aussi chéri que cet insensé ? » L’autre répondit : « C’est que chacun chérit son semblable. » Ce bon mot causa sa disgrâce.

Paul DESFORGES-MAILLARD s’avisa vers l’an 1732 d’écrire des Lettres, moitié prose et moitié vers, sous le nom de Mademoiselle Malerais de la Vigne. Tous les poètes à l’envi célébrèrent cette nouvelle Muse, et lui firent même des déclarations très galantes. Enfin, Desforges quitta le masque, et il fut sifflé de ses admirateurs et de ses amants. L’aventure de ce triste hermaphrodite du Parnasse donna lieu au chef-d’œuvre de la Métromanie de Piron.

Gabriel-Daniel FAHRENHEIT fut d’abord destiné au commerce ; mais son goût le tournant vers la physique, il s’appliqua à la construction de baromètres et de thermomètres, et en fit d’excellent en substituant le mercure à l’esprit-de-vin.

Jean-François FERNEL devint le premier médecin d’Henri II pour avoir trouvé le secret de rendre féconde Marie de Médicis.

MAIGRET : écrivain lyonnais, il publia en 1542 un Traité singulier sur l’Orthographe française, qui fit beaucoup de bruit : il était conforme à la prononciation, qui a presque autant changé depuis que l’orthographe.

Louis MORIN [1635-1715], né au Mans, et qui vint à pied à Paris en herborisant. Sa devise :  « Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui n’y viennent pas me font plaisir. »

NÉRON, qui disait : « J’aime mieux être haï qu’aimé, parce qu’il ne dépend pas de moi seul d’être aimé, au lieu qu’il ne dépend que de moi seul d’être haï. »

Louis de NEUFGERMAIN, poète sous le règne de Louis XIII, qui s’avisa de faire des vers dont les rimes étaient formées des syllabes qui composaient le nom de ceux qu’il prétendait louer.

Ulric OBRECHT, habile professeur en droit à Strasbourg. Il parlait de tous les personnages de l’histoire comme s’il avait été leur contemporain, de tous les pays comme s’il y avait vécu, et des différentes lois comme s’il les avait établies.

OCCASION, divinité allégorique qui préside au moment le plus favorable pour réussir dans une entreprise. On le représentait sous la forme d’un jeune homme chauve par derrière, un pied en l’air, et l’autre sur une roue, tenant un rasoir d’une main et une voile dans l’autre.

PEREGRIN, philosophe qui, après avoir beaucoup voyagé, se fit brûler lui-même pendant les Jeux Olympiques de 166. Quelque temps avant sa mort, il avait été attaqué d’une fièvre violente. Le médecin qu’il appela lui dit que, puisqu’il souhaitait si fort de mourir, c’était pour lui une bonne fortune que d’être conduit au tombeau par la fièvre, sans recourir à un bûcher. « La différence est grande, répondit ce charlatan de philosophe,  la mort dans mon lit ne serait pas aussi glorieuse. »

Henri IV, qui ne se souciait pas de retenir en France Joseph-Juste SCALIGER, appelé à enseigner à l’université de Leyde, se contenta de lui demander : « Est-il vrai que vous avez été de Paris à Dijon sans aller à la selle ? »

Jacques SCHEGKIUS professa pendant 13 ans la philosophie et la médecine à Tubinge. Il devint aveugle et fut si peu sensible à la perte de sa vue, qu’un oculiste lui en promettant la guérison, il le refusa « pour n’être pas obligé de voir tant de choses qui lui paraissait odieuses ou ridicules. »

Jean TAYLOR, appelé le Poète d’eau, naquit dans le comté de Glocester et ne poussa jamais plus loin ses études qu’à la grammaire. Son père le mit en apprentissage chez un cabaretier, et au milieu du tumulte et des dégoûts de son art, il composa des pièces de poésie assez agréables. Après la mort de Charles I, il exerça son métier à Londres, et prit pour enseigne de son cabaret une Couronne noire ou de deuil. Mais pour ne pas se rendre suspect, il mit en dessus son portrait avec deux vers anglais dont le sens était : On voit pendre aux cabarets, pour enseignes, des têtes de Rois et même de Saints ; pourquoi n’y mettrai-je pas la mienne ?

TIMON, fameux athénien misanthrope, alla un jour dans l’assemblée du peuple et donna cet avis impertinent : « J’ai un figuier auquel plusieurs se sont déjà pendus ; je veux le couper pour bâtir à la place. Ainsi s’il y a quelqu’un parmi vous qui s’y veuille pendre, qu’il se dépêche. »

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08107_2[CHAUDON Louis-Mayeul, GROSLEY P.-J., MOYSANT F.]

Nouveau dictionnaire historique ; ou Histoire abrégée de tous les hommes qui se sont fait un nom par des talens, des vertus, des forfaits, des erreurs, &c. depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours. Et dans laquelle on expose avec impartialité ce que les Écrivains les plus judicieux ont pensé sur le caractère, les mœurs & les Ouvrages des Hommes célèbres dans tous les genres ; avec des Tables chronologiques pour réduire en Corps d’Histoire les Articles répandus dans ce Dictionnaire, par une Société de Gens de Lettres.
Sixième édition, revue, corrigée & considérablement augmentée. 8/8.

Caen, Le Roy, 1786 (1785 pour le tome V). Huit volumes 21 x 12,5 cms. XLIV-230-384 + 738 + 717 + 648 + 652 + 651 + 628 + 744-[III] pages. Texte sur deux colonnes.

Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs, caissons ornés, pièces de titre et de tomaison. Ex Libris. Reliure passée, trace de réparation à la coiffe du dernier tome. Intérieur très frais.

400 €

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