De l’art épistolaire

Au XVIIIe siècle, l’art épistolaire était aussi important que celui de la conversation, et les Manuels fleurissaient.

07313_1L’ouvrage de Philipon de la Madelaine, Modèles de lettres sur différents sujets, est l’un d’eux. Il se distingue par les règles générales qu’il donne, illustrées par des exemples choisis.

  • « Il faut écrire comme l’on parle. À ce précepte si simple et si étendu, il n’eût fallu d’autres commentaires que quelques modèles bien choisis. On l’a dit, et rien n’est plus vrai, il y a plus à profiter dans quelques pages de Cicéron, par exemple, que dans toutes les Rhétoriques qui ont été faites depuis Aristote. »
  • « Il faut écrire comme l’on parle, [mais] la fureur de parler beaucoup l’emporte sur la gloire de parler bien. »
  • « Une Lettre n’est que l’expression simple et facile du sentiment et de la pensée. »
  • « Le style simple doit être plein de cette vigueur qui annonce une saine constitution et ne manquer ni de suc, ni de substance. »
  • « Le style aisé, c’est le sentiment embelli par les grâces, c’est l’agrément colorant la pensée. Le style simple dit les choses, le style aisé les peint. »
  • Cependant, attention : « Quand on est loin, on ne sait quasi rien, on ne dit quasi rien qui ne soit hors de sa place ; on pleure quand il faut rire, on rit quand on doit pleurer », notait Madame de Sévigné.

Tous les types de Lettres sont méthodiquement passées en revue :

  • Le cérémonial observé dans les Lettres : « Il vaut mieux passer pour trop poli que pour grossier. »
  • Lettres familières et badines : « C’est là que l’unique règle est de n’en consulter aucune. »
  • Lettres sérieuses et morales : « Elles ne doivent afficher ni la morgue du pédantisme, ni les prétentions de l’éloquence. Il faut bien connaître les personnes à qui on les adresse. »
  • Les réponses : « Il n’y a qu’une chose à dire sur les réponses ; c’est qu’elles doivent prendre le ton de la Lettre qui les occasionne. »
  • Lettres de conseils : « Ne donnez aucun avis qu’on ne vous l’ait demandé. Paraissez convaincu que les personnes font déjà ce que vous voulez leur insinuer, vous trouverez ainsi le secret de leur indiquer une direction sans blesser leur amour-propre. »
  • Lettres de demandes : « Demander avec hauteur, c’est marchander un refus. Pour obtenir quelque chose des hommes, le plus sûr est de parler à leurs passions. » Ou alors, il faut oser, comme le fit le Contrôleur Général des jardins du Roi : « Dufresni vous supplie de le laisser dans la pauvreté, afin qu’il reste un monument de l’état où était la France avant la Régence de Votre Altesse Royale. »
  • Lettres de remerciements : « Elle doit être dictée par le coeur, puisque la reconnaissance est un sentiment, mais il faut que l’esprit s’étudie à en prendre le ton. »
  • Lettres de félicitation : « Sentez vivement, et dites tout ce que vous voudrez. » (D’Alembert).
  • Lettres de condoléance : « Quelques réflexions de piété n’y sont pas déplacées. »
  • Lettres de reproches : « Blâmez le procédé, mais ménagez l’intention. »
  • Lettres d’excuse : « De quelque façon qu’on s’y prenne, le dépit et la contrainte ne doivent jamais se laisser entrevoir. »

Il y a encore les Lettres de nouvelles, d’affaires, de bonne année, de recommandation, et les épitres dédicatoires…

07320_1Le Manuel épistolaire de Moutonnet-Clairfons, lui, donne plus à admirer l’art des autres, que des conseils pratiques pour les imiter. Ce n’est pas à proprement parler un Manuel, mais plutôt un ensemble de Morceaux choisis : « On a dit avec raison : peu de préceptes et beaucoup d’exemples. Il faut les étudier, s’en nourrir, les comparer, choisir le meilleur modèle et s’essayer dans le même genre. […] Mais il ne faut copier personne, et écrire d’après soi-même. »

La pédagogie est différente, le choix des Classiques à imiter l’est également.

Le Manuel épistolaire s’ouvre par des lettres de Balzac, que la préface des Modèles exécutait ainsi : « Il entassa des mots sonores, des périodes nombreuses, des tours pompeux, et il s’avisa de donner à cette bigarrure le nom de Lettres. Ce n’en était certainement pas ; on s’en est aperçu. »
Et continue par des lettres de Voiture, que la préface des Modèles ne loue pas plus : « Il est difficile de parler de l’abus de l’esprit sans songer tout de suite à Voiture. On croit communément qu’il en avait trop, je pense au contraire qu’il n’en avait pas assez. Il n’avait que du clinquant. »

Mais les deux se rejoignent pour admirer, entre autres, Madame de Sévigné, Bussy-Rabutin, Boileau et Cicéron.

  • « Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu’aujourd’hui, la plus brillante, la plus digne d’envie ; […] Hé bien, il faut donc vous le dire. M. de Lauzun épouse Dimanche, au Louvre, devinez qui ? Je vous le donne en quatre, je vous le donne en six, je vous le donne en cent…. » Madame de Sévigné à Monsieur de Coulanges.
  • « Il y a des temps, Madame, où c’est manque de soins de ne pas écrire à ses amis ; il y en a d’autres, où c’est discrétion. Il me semble qu’il est de meilleure grâce à un malheureux de se taire que de parler ; ou il fatigue, s’il entretient de ses misères ; ou il est ridicule, s’il veut faire le plaisant. Je ne me suis pas donné l’honneur de vous écrire depuis mon départ, pour éviter l’un ou l’autre de ces inconvénients. J’ai trop de respect pour vous, Madame, pour vous importuner de mes chagrins et je ne suis pas assez fou pour vouloir rire. Je sais bien qu’il peut y avoir un milieu entre ces deux extrémités ; mais enfin le commerce des malheureux est rarement agréable à ceux qui sont dans la prospérité. Cependant, Madame, il est des devoirs dont on ne doit point se dispenser ; et c’est pour m’en acquitter que je vous assure aujourd’hui qu’on ne peut être avec plus d’estime et de respect que je suis. » Bussy-Rabutin à Madame de Montausier.

07315_1Girault de Sainville, lui, publie ses propres Lettres galantes, billets tendres et réponses.

Il n’y va pas toujours pas quatre chemins. Deux exemples suffiront :

« Je voudrais bien voir, ma belle Mignonne, de quelle manière vous commencez à tourner un Billet tendre. Vous avez de l’esprit & même du fin : il est bon de le cultiver et de vous accoutumer de bonne heure à cet agréable exercice. Si vous pensez vous retrancher sur votre âge de douze ans ; je vous dirai que je connais des Filles de vingt ans, qui n’ont pas l’air mieux formé du côté de certains agréments, et des dispositions que je vous vois pour plaire. Aussi, en cas de besoin, je m’offre à vous servir de Maître Galant, et même à vous faire crédit jusqu’à un autre temps, pour recevoir le paiement de mes soins. » (Billet à ma jeune cousine)

« Pourquoi perdre du temps, Philis, à te parer,
Qu’est-il besoin de t’habiller ?
De charmes naturels tu me parais pourvue,
Et jamais tu ne fus plus belle qu’étant nue. »
(La Parure inutile)

Quel  triste contraste offre Le Secrétaire pratique, traité complet de la correspondance, publié en 1936 :

  • secretaire pratique160. Lettre d’un jeune homme à un père, pour obtenir de lui la permission de rechercher sa fille en mariage : « Monsieur, Jaloux de mériter votre estime, je prends le parti de vous ouvrir franchement mon cœur. J’aime Mademoiselle votre fille, et c’est moins l’effet de ses charmes que des vertus que vous lui avez inspirées dès son enfance. Vous connaissez ma famille, ma fortune ; si mes vœux vous paraissent dignes d’approbation, je vous prie d’être assez bon pour me permettre l’entrée de votre maison. Je ne me suis point encore efforcé d’obtenir l’affection de Mademoiselle votre fille, dans la crainte que mes démarches ne se trouvassent en contradiction avec vos volontés. »
  • 185. Lettre d’un commerçant à une veuve pour la demander en mariage : « Madame, Des amis communs, qui m’ont appris à avoir pour vous des sentiments de respect et d’affection, vous exprimeront le plus cher de mes vœux ; ils vous diront aussi quelle est ma position de fortune. Oserais-je vous assurer que mon bonheur serait parfait si je pouvais unir mon sort au vôtre, et confier le soin de ma maison à une personne économe, prudente, sage, laborieuse, ayant enfin les rares et belles qualités qui font une femme accomplie. »

Heureusement, pensant à tout, Le Secrétaire pratique fournit les réponses, tant positives que négatives…

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07313_2[Philipon de La Madelaine, Louis]

Modèles de lettres sur différents sujets, nouvelle édition augmentée

Lyon, Pierre Bruyset Ponthus, 1776.

Un volume 16 x 10 cms. IV-[II]-472 pages. Pleine reliure du temps, dos lisse orné, pièce de titre.
Reliure très frottée avec manques. Intérieur sans rousseurs.

40 €

07320_2[MOUTONNET-CLAIRFONS]

Manuel épistolaire, ou Choix de lettres puisées dans les meilleurs auteurs françois et latins, avec des notes historiques et critiques, un précis de la vie et un jugement sur le style et les ouvrages des écrivains qui composent ce recueil. Publié par M. M. D. C. C. R. S. O. D. M.

Paris, Fournier, 1785. Un volume 17 x 10 cms. XII-642 pages. Une table des matières manuscrite en fin d’ouvrage.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, pièce de titre. Tranches marbrées.
Reliure très brunie et frottée avec manques de cuir. Intérieur en très bon état.

50 €

07315_3GIRAULT DE SAINVILLE

Lettres galantes, billets tendres et réponses

Paris, Nicolas Le Gras, 1683. Un volume 16,5 x 9,5 cms. [XXII]-221-[XVI] pages.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs, caissons ornés.
Reliure en très mauvais état, intérieur sans rousseurs.

50 €

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