Quand Alexandre Dumas jeune rencontre le Bibliophile Jacob au théâtre

Le Bibliophile Jacob par Nadar - Réunion  des Musées Nationaux« C’était un homme de quarante à quarante-deux ans, d’une figure essentiellement douce, bienveillante et sympathique. Il avait les cheveux noirs, les yeux gris-bleu, le nez légèrement incliné à gauche par un méplat, la bouche fine, railleuse, spirituelle, une véritable bouche de conteur. […]

– Savez-vous ce qu’est un bibliomane ?
– Monsieur, je ne sais pas le grec.
– Vous avouez que vous ne savez pas, c’est déjà beaucoup. Le bibliomane est une variété de l’espèce homme, species bipes, genus homo.
– Je comprends.
– Cet animal à deux pieds et avec plume erre ordinairement le long des quais et des boulevards, s’arrêtant à tous les étalages des bouquinistes, touchant tous les livres ; il est habituellement vêtu d’un habit trop long et d’un pantalon trop court ; il porte presque toujours aux pieds des souliers éculés, sur la tête un chapeau crasseux, et sous son habit et sous son pantalon un gilet attaché avec des ficelles. Un des signes auxquels on le reconnaîtra est qu’il ne se lave jamais les mains.
– Savez-vous que c’est un animal fort laid que celui dont vous me parlez là ? J’espère que la race n’est pas absolue et qu’elle a des exceptions.
– Oui, mais rares. Eh bien ! ce que cherche plus particulièrement cet animal devant les boutiques des bouquinistes, vous savez que tout animal cherche quelque chose, eh bien, ce sont des Elzevirs.
– Est-ce bien difficile à trouver ?
– De plus en plus difficile, oui.
 – Vous avez dit qu’un livre comme celui-là valait de deux cents à quatre cents francs ?
– De deux cents à quatre cents, oui.
– D’où vient cette différence dans le prix ?
– Des marges.
– Ah oui, des marges…
– Toute la valeur d’un Elzevir résulte de la valeur de ses marges. Plus la marge est large, plus l’Elzevir est cher. Un Elzevir non rogné n’a pas de prix. On mesure les marges au compas, et, selon qu’elles ont douze lignes, quinze lignes, dix-huit lignes, l’Elzevir vaut deux cents, trois cents, quatre cents, et même six cent francs.
[…]

Je le regardais s’éloigner avec un soupir ; un pressentiment me disait vaguement que cet homme deviendrait un de  mes meilleurs amis. »

Alexandre Dumas. Mes mémoires.

_ _ _ _ _ _ _

PS : voir sur le Blog « Histoire de la Bibliophilie » le billet consacré à l’elzéviriomètre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s