Les Deux livres (fable)

les deux livres - gillotCôte à côte sur une planche,
Deux Livres ensemble habitaient.
L’un neuf, en maroquin, et bien doré sur tranche ;
L’autre en parchemin vieux, que les vers grignotaient.

Le Livre neuf, tout fier de sa parure,
S’écriait : Qu’on m’ôte d’ici ;
Mon Dieu, qu’il pue la moisissure !
Le moyen de durer auprès de ce gueux-ci ?
Voyez la belle contenance,
Qu’on me fait faire à côté du vilain !
Est-il œil qui ne s’en offense ?

Eh ! de grâce, compère, un peu moins de dédain,
Lui dit le Livre vieux ; chacun a son mérite,
Et peut-être qu’on vous vaut bien.
Si vous me connaissez à fonds… Je vous en quitte,
Dit le Livre Seigneur. Un moment d’entretien,
Reprend son camarade, Eh non ; je n’entends rien.
Souffrez du moins que je vous conte…
Taisez-vous ; vous me faites honte ;
Holà, Monsieur du Libraire, holà,
Pour votre honneur, retirez-moi de là.

Un Marchand vient sur l’entrefaite,
Demande à voir des livres ; il en voit :
À l’aspect du bouquin, il l’admire, et l’achète ;
C’était un auteur rare, un Oracle du Droit.
Au seul titre de l’autre, ô la mauvaise emplette !
Dit le Marchand homme entendu.
Que faites-vous de ce poète,
Extravagant ensemble et morfondu ?
C’est bien du maroquin perdu.

Reconnaissez-les bien, faut-il qu’on vous les nomme,
Ceux dont en ces vers il s’agit ?
Du Sage mal vêtu le grand Seigneur rougit ;
Et cependant, un est un homme ;
L’autre n’est souvent qu’un habit.

Antoine Houdar de La Motte [1672-1731]

5 commentaires sur “Les Deux livres (fable)

  1. Jean-Paul Fontaine dit :

    Ou l’habit ne fait pas le moine

  2. Ours344 dit :

    Délicieux ! enfin une fable où les protagonistes ne sont plus des animaux. Nos bons amis, les livres peuvent aussi donner des leçons..

  3. Monique dit :

    Très typiques de sa pensée, les fables nouvelles de « de la motte » sont d’un modernisme incroyable pour son époque,. Il invente, il philosophe et surtout il fait parler des objets et des abstractions. Que de libertés il a osé prendre vis-à-vis des oeuvres classiques et des règles de la tragédie. Esope et La Fontaine (pour ne citer qu’eux) en seraient tout effarés !

  4. Chloé Perrot dit :

    Bonjour,
    Pourriez-vous m’indiquer la provenance de l’image que vous utilisez en illustration? Est-ce de Gillot? Où est-elle conservée?
    Merci pour votre aide.

    • ivresdelivres dit :

      Bonjour,
      Vous avez l’oeil ! C’est bien un dessin de Claude Gillot, dont le titre est « Fables de La Motte-Houdar : Les deux livres (Livre IV, fable IX) ».
      Il est conservé au Louvre, on le trouve via la Base Joconde.

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