Racan, l’indolent

Racan par DesrochersQue peut-on savoir d’un homme ? se demandait Sartre en commençant son illisible – et inachevé – pensum sur Flaubert, L’Idiot de la famille.

Que peut-on savoir de Racan ? s’était déjà demandé Louis Arnould, dans la thèse qu’il a consacrée en 1895 à ce poète (un peu) méconnu du tout début du XVIIe siècle.

Sa démarche est novatrice pour son époque, et il la revendique hautement : « J’aurais dû, pour suivre la voie ordinaire de ces sortes d’ouvrages, consacrer quelques pages à la Vie du poète, puis faire une Partie littéraire beaucoup plus développée, où ses œuvres eussent été méthodiquement examinées et jugées, sa place marquée dans l’histoire de notre poésie, et résolus à part les deux problèmes d’influence qui se posent à son sujet : dans quelle mesure est-il le disciple de Malherbe ? dans quelle mesure le précurseur de La Fontaine ? […] On n’aboutit guère ainsi qu’à une image mutilée et informe de la réalité.
J’ai toujours estimé que le spectacle attachant par-dessus tout pour un homme est celui d’une vie d’homme. La méditation des idées générales est sans doute bien intéressante, mais il leur manque toujours cette part d’humanité, ce coin de tragédie douloureuse, par lesquels une existence nous touche de près. […]
Pour avoir chance de se moins tromper dans l’examen d’un ouvrage, la première condition est de le replacer dans le milieu de circonstances particulières où il baignait réellement, surtout quand l’auteur a mis dans son œuvre, comme Racan, autant de son cœur, de ses sentiments, de sa nature même. »

C’est en fait introduire dans le contexte universitaire la méthode de critique littéraire initiée par Sainte-Beuve.

Nous voyons ainsi Racan [1589-1670] grandir comme page à la Cour d’Henri IV, rencontrer Malherbe, devenir son élève, lire L’Astrée, suivre un enseignement militaire, vivre le début de guerre civile déclenchée par Condé, servir Louis XIII dans le corps de la Cornette blanche, et rechercher, toute sa jeunesse une gloire militaire que, comme Vigny, il ne trouvera jamais.

Ses amours ne sont pas plus couronnées de succès :

En l’excessive ardeur de ma persévérance,
d’une belle espérance
L’Amour essaie en vain de consoler mes pleurs ;
mais ne sait-on pas bien qu’il a cette coutume
de sucrer l’amertume,
et que tous ses filets sont tendus sous des fleurs ?

Quant à la politique, elle le déçoit :

Ne t’étonne pas, Armilly, de voir la conscience,
l’honneur qu’on doit aux lois, la foi, ni la raison,
non plus que des habits qui sont hors de saison,
n’être point approuvés parmi la bienséance.

Ne t’étonne de voir mépriser la science,
l’impiété partout épandre son poison,
et l’État, dépité contre sa guérison,
courir à sa ruine avec impatience.

Ne t’étonne de voir le vice revêtu
des mêmes ornements qui parent la vertu,
la richesse sans choix injustement éparse.

Si le monde fut pris des plus judicieux
pour une comédie au temps de nos ayeux,
peut-être qu’à présent l’on veut jouer la farce.

Paris à l'époque de Racan, avec sa maison (marquée R), celle de Malherbe (marquée M) et l'Hôtel de Rambouillet, que fréquentait Racan

Paris à l’époque de Racan, avec sa maison (marquée R), celle de Malherbe (marquée M) et l’Hôtel de Rambouillet, que fréquentait Racan

Tant et si bien qu’à trente ans, il n’aspire qu’à la retraite, qui lui inspirera des Stances qui restent sa pièce la plus connue :

Thirsis, il faut penser à faire la retraite :
la course de nos jours est plus qu’à demi faite.
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
errer au gré des flots notre nef vagabonde ;
il est temps de jouir des délices du port.

Le bien de la fortune est un bien périssable ;
quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable.
Plus on est élevé, plus on court de dangers :
les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
et la rage des vents brise plutôt le faîte
des maisons de nos rois que des toits des bergers.

Ô bienheureux celui qui peut de sa mémoire
effacer pour jamais ce vain espoir de gloire
dont l’inutile soin traverse nos plaisirs,
et qui, loin retiré de la foule importune,
vivant dans sa maison content de sa fortune,
a selon son pouvoir mesuré ses désirs ! […]

Candide sera plus concis : « Il faut cultiver son jardin. »

Racan finira par se marier, recueillera une succession qui lui vaudra des procès qui dureront toute sa vie (et ne seront éteints qu’au moment de la Révolution…) et consacrera la fin de sa vie à traduire, en plus de 10000 vers,  l’ensemble des Psaumes, en «paraphrases modernisées ».

Ainsi le Psaume VI :

Traduction de Louis Segond :

Aie pitié de moi, Yahweh, car je suis sans force ; guéris-moi, Yahweh, car mes os sont tremblants.

Version de Racan :

Ma force n’est plus animée,
mon teint  a changé de couleur,
ce qui me reste de chaleur
s’en ira comme une fumée ;
ce grand feu que j’ai ressenti
se verra bientôt amorti
dans mon corps, déjà froid et blême,
comme en un tison allumé
la braise s’éteint d’elle-même
après qu’elle l’a consumé.

Mes lèvres, sèches et ternies,
témoignent assez de ma langueur ;
il me reste moins de vigueur
qu’aux fleurs que l’automne a fanies ;
rien ne saurait me soulager ;
du boire comme du manger
je perds la mémoire et l’envie,
et pense que cet aliment
est moins pour allonger ma vie
que pour allonger mon tourment.

Mais au milieu des querelles religieuses qui déchiraient le Royaume, Racan fut l’un des seuls à rester à l’écart, revendiqué par les apologistes catholiques, mais courtisé par les salons protestants :

Toutes ces doctrines nouvelles
ne plaisent qu’aux folles cervelles.
Pour moi, comme une humble brebis,
je vais où mon pasteur me range,
et n’ai jamais aimé le change
que des femmes et des habits.

Quand ils se rencontrèrent, Racan avait 16 ans, Malherbe 50. L’enseignement de Malherbe à son disciple fut uniquement oral et empirique, et le marqua profondément. « « Racan devra à Malherbe cette limpidité, cette exquise correction sans laquelle il aurait mal exprimé les sentiments sincères qui étaient en son âme. Dieu et la Touraine l’avaient fait poète, Malherbe le fit versificateur. »

Mais tout n’était pas bénéfique dans cet enseignement :
« Malherbe savait peu les anciens, Racan les connaîtra moins encore, et toujours manqueront l’abondance, la variété et la vigueur à ses qualités natives de charme et de grâce qui, n’ayant pas un sol riche ou se développer et se fortifier, demeureront toujours grêle comme des arbrisseaux plantés dans une terre aride. Il est certain qu’en cela Malherbe lui rendit un mauvais service. »

Quoiqu’il en soit, Racan se détache peu à peu de son maître.

Ils s’opposent d’abord sur Ronsard, que Malherbe trouve « plein de latineries ridicules », mais que Racan apprécie.

Puis sur la versification : Maynard et Racan arriveront à forcer Malherbe à observer une pause après le troisième vers d’un sizain, mais refuseront d’observer une pause au septième vers d’un dizain.

Et enfin sur les rimes : Racan impose la rime entre les deux quatrains d’un sonnet, et combat la recherche de rimes riches, «génératrices de la pensée » que privilégie Malherbe,  en les qualifiant de « rares et stériles »

Le sujet est moins abscons qu’il n’y pourrait paraître : « Cette théorie de la rime génératrice de la pensée rapproche singulièrement Malherbe de la poétique moderne, en passant par-dessus Boileau, qui professait la théorie opposée de la rime « esclave » et enseignait qu’il faut commencer par penser, et enfermer ensuite sa pensée dans des rimes exactes, riches même si l’on en est capable. Les romantiques au contraire et leurs successeurs, ayant élevé la rime en honneur au détriment de la raison, prétendent dans leurs théories que l’idée avec sa rime toute prête apparaît spontanément dans le cerveau du poète, mais en fait ils semblent bien rechercher ou accueillir avec prédilection la rime rare, par qui ils se laissent conduire volontiers vers l’idée, aussi a-t-on dit spirituellement que Malherbe est l’ancêtre des Parnassiens. Or l’expérience est faite aujourd’hui, à la fin de ce siècle. La richesse de la rime n’est décidément pas en rapport avec celle de la poésie, et quand l’une s’enrichit, c’est au détriment de l’autre. Trois cents ans de poésie ont donné raison à la rime suffisante que soutenait Racan contre la rime riche défendue par Malherbe. »

Le débat n’est sans doute pas clos…

Blason de Racan

Blason de Racan

Alors, que peut-on savoir de Racan ?

  • « Si Racan était reconnu bon poète, il avait aussi une réputation universelle de bègue, de distrait et de maladroit. […] Voilà la caractéristique de l’homme : c’est un indolent. Ainsi traverse-t-il la vie cheminant lentement, tout hanté par sa fantaisie, en éternel distrait, comme plus tard La Fontaine. »
  • « Racan s’abandonna avec bonhomie à sa double destinée de gentilhomme obscur et de poète. […] Il fit des vers tout comme un arbre se couvre de fleurs, et, régulièrement, pendant de longues années, malgré des printemps trop secs ou trop pluvieux, donne toujours son odorante moisson. »
  • « Il offre un essai discret de poésie rurale. Loin de choisir, pour décrire la nature, ses aspects brillants ou terribles comme on le fera deux cents ans plus tard, Racan se borne à chanter la vendange et surtout la moisson, et en général l’abondance et la foison rustiques, avec une grâce et une vérité qui lui sont restées tout à fait propres. Il a encore sur les astres de fréquents et admirables accents que l’on ne connaît guère, mais qui pourraient suffire à sa gloire et qui font de lui, avant Lamartine, notre meilleur poète sidéral. »
  • « Il dit élégamment les choses aimables et simplement les petites choses, sans les exagérer, et il sait se tenir à distance et de la platitude et de l’emphase. […] On peut le trouver terne et trop souvent abstrait. »
  • « Soit faiblesse originelle de tempérament, soit défaut d’instruction première ou d’éducation classique, Racan manque de souffle : l’haleine est courte au moral comme au physique. Ses vers révèlent la vivacité et parfois la hauteur de l’imagination, présentent l’abondance et la facilité des détails, mais pour la solidité de la trame laissent souvent à désirer.  »
  • « Il demeure un isolé au 17e siècle, se trouvant être, par une singulière et double parenté qui l’attire à la fois en arrière et l’appelle en avant, un attardé plus naïf de la Pléiade et un devancier discret du romantisme. »

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07287_2ARNOULD Louis

Racan (1589-1670), histoire anecdotique et critique de sa vie et de ses œuvres

Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat ès Lettres. Paris, Armand Colin, 1896.
Un volume 25 x 17 cms. XXXVI-772 pages. Un portrait sous serpente en frontispice. Douze illustrations photographiques hors texte sous serpente, dont une en couleur (Blason de Racan). Deux tableaux dépliants (Tableau généalogique ; Vieux plan du centre du Paris).
Demi reliure toile, dos lisse et muet. Un tampon en page de faux titre. Très bon état.

75 €

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