Lucien et la Belle Infidèle

LucienRhéteur itinérant, fut d’abord Lucien, au second siècle après Jésus-Christ. Rhéteur, c’est-à-dire réciteur de discours d’apparat, au langage travaillé, glosant sur les subtilités de la philosophie et de la rhétorique.

Rien de bien folichon à première vue, sauf qu’en Grèce les bons rhéteurs étaient des célébrités, leurs apparitions drainaient les foules – et leur rapportaient beaucoup d’argent.

Ainsi Lucien parcourut la Grèce, l’Asie, la Gaule, l’Italie et séjourna quelques temps à Rome.

C’est sans doute ce qu’il y vit qui le transforma, aux abords de la quarantaine, en impitoyable satiriste.

Pourfendeur des mœurs, des croyances religieuses, des superstitions, des savants et des puissants, il inaugure la lignée des grands rieurs et des grands douteurs,  dans laquelle s’illustreront Érasme, Rabelais, Montaigne et Voltaire.

« II existe une espèce d’hommes qui, depuis quelque temps, monte à la surface de la société, engeance paresseuse, querelleuse, vaniteuse, irascible, gourmande, extravagante, enflée d’orgueil, gonflée d’insolence et, pour parler avec Homère :
. . . . De la terre inutile fardeau.
Ces hommes se sont formés en différents groupes et ont inventé je ne sais combien de labyrinthes de paroles, et s’appellent stoïciens, académiciens, péripatéticiens et autres dénominations encore plus ridicules. Alors, se drapant dans le manteau respectable de la vertu, le sourcil relevé, la barbe longue, ils s’en vont déguisant l’infamie de leurs mœurs sous un extérieur composé, semblables à ces comparses de tragédie dont le masque et la robe dorée, une fois enlevés, laissent à nu un être misérable, un avorton chétif, qu’on loue sept drachmes pour une représentation. »

Il écrit toujours des textes courts, et utilise souvent la forme du Dialogue, dans lequel il peut exprimer toute sa causticité. Les plus connus sont les Dialogues des Dieux, violents pamphlets contre la religion (qui nécessitent une certaine connaissance du Panthéon grec) ; les Dialogues des morts, dans lesquels ils s’en prends aux philosophes, aux riches, à tous ceux qui détiennent le pouvoir ; et les Dialogues des courtisanes qui, jugeait Saint-Évremont, franchissent parfois la frontière de la grossièreté.

Mais ce n’est pas son seul registre : Lucien a laissé un conte intitulé L’Âne, qu’Apulée développera plus tard avec grand succès ; un Éloge de la mouche ; une Description de la République des animaux, dont on ne sait si elle était connue d’Orwell.

Lucien_ane

Lucien fut bien entendu critiqué, décrié, vilipendé. Y compris par les moines copistes du Moyen-Âge qui ne se privèrent pas d’inscrire dans les marges des textes qu’ils recopiaient quelques appréciations bien senties. Mais au moins, ils transmirent ses textes.

Textes qui furent imprimés dès le temps des incunables, puisque la première édition de ses Œuvres date de 1496.

Une des traductions françaises les plus célèbres est celle de Nicolas Perrot d’Ablancourt [1606-1664].

Lucien_tomeI

Spécialisé dans les traductions grecques et latines, D’Ablancourt avait une conception bien arrêtée de son art : « Comme dans les beaux visages il y a toujours quelque chose qu’on voudrait qu’il n’y fût pas, dans les meilleurs auteurs, il y a des endroits qu’il faut toucher ou éclaircir, particulièrement quand les choses ne sont faites que pour plaire. Car alors, on ne peut souffrir le moindre défaut ; et pour peu qu’on manque de délicatesse, au lieu de divertir on ennuie.
Je ne m’attache donc pas toujours aux paroles ni aux pensées de cet auteur ; et demeurant dans son but, j’agence les choses à notre air et à notre façon. Cela n’est pas proprement traduction, mais cela vaut mieux que la traduction. […] Il y a beaucoup d’endroits que j’ai traduits mot à mot ; il y en a aussi où j’ai considéré plutôt ce qu’il fallait dire, ou ce que je pouvais dire, que ce qu’il avait dit. »

Traduction-Trahison ? C’est sans doute aller trop loin.

Gilles Ménage immortalisera cette manière de traduire : « Lorsque la version du Lucien de M. d’Ablancourt parut, bien des gens se plaignirent de ce qu’elle n’était pas fidèle. Pour moi, je l’appellerai la belle infidèle, qui était le nom que j’avais donné étant jeune à une de mes maîtresses. »

Mais D’Ablancourt a l’honnêteté, quand il s’éloigne du texte original, de le signaler en marquant sa traduction en italique, et de justifier ses choix en note.

Ainsi, dans la Louange de la mouche :

Lucien_mouche

Ou cet aveu de censure, dans Les Images, ou les portraits :

Lucien_les_portraits

En tout cas, sa traduction est d’une parfaite élégance. Qu’on en juge par cet extrait de l’Histoire véritable :

Traduction de D’Ablancourt : « Je vis deux merveilles dans le palais du roi ; un puits qui n’était pas fort profond, où en descendant on entendait tout ce qui se disait dans le monde ; et un miroir au-dessus, où en regardant on voyait tout ce qui s’y passait. J’y ai vu souvent mes amis et ceux de ma connaissance, mais je ne sais s’ils me voyaient. Si quelqu’un ne veut pas me croire, quand il y aura été, il me croira. »

Traduction de Pierre Grimal en 1958 : « J’ai encore vu une autre merveille dans le palais royal : un très grand miroir est disposé au-dessus d’un puits, qui n’est pas fort profond. Si quelqu’un descend dans ce puits, il entend tout ce qui est dit chez nous, sur la terre, et si l’on regarde dans le miroir, on voit toutes les cités, toutes les nations, exactement comme si l’on était au milieu d’elles. A cette occasion, je vis moi-même ma famille, ainsi que ma patrie toute entière, mais me virent-ils eux-mêmes, cela je ne puis encore l’assurer pour certain. Quiconque ne croit pas qu’il en est vraiment ainsi, s’il lui arrive un jour de monter lui-même jusque-là, s’apercevra que je dis la vérité. » (extraits issus du Musée virtuel des Dictionnaires)

Boileau a dit que Racine peint les hommes tels qu’ils sont, et Corneille tels qu’ils devraient être.

Nous dirons que Grimal traduit Lucien tel qu’il est, et D’Ablancourt tel qu’il devrait être.

_ _ _ _ _ _ _

01652_1LUCIEN DE SAMOSATE

[Œuvres], de la traduction de N. Perrot, Sr d’Ablancourt, avec des remarques sur la traduction. 2/2

Amsterdam, Pierre Mortier, 1709, nouvelle édition revue et corrigée. Deux volumes 15,5 x 9,5 cms. [18]-485-[11] + [8]-530-[18] pages. Un portrait de Lucien en tête du tome I. Un frontispice identique dans chacun des deux tomes. 7 planches dépliantes au tome I, 5 au tome II. Demi vélin ivoire à coins. Dos lisse, titre manuscrit (reliure de l’époque). Bon état global.

225 €

Un commentaire sur “Lucien et la Belle Infidèle

  1. […] au XVIIe siècle. Dans la lignée de D’Ablancourt et de sa traduction de Lucien (voir ici), il s’éloigne de la lettre, pour conserver l’esprit :  « J’ai suivi […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s