Un homme des Lumières resté dans l’ombre

François-Vincent Toussaint - collection priveFrançois-Vincent Toussaint (1715-1772) est peu connu. Il fut pourtant la cause d’un des premiers scandales de librairie de l’époque des Lumières.

Et pourtant, il ne recherchait pas la notoriété : « Mon air modeste et sans prétention m’a toujours nui auprès des sots », avoua-t-il.

Fils d’un savetier qui l’éleva avec une grande sollicitude, il est formé chez les jansénistes, apprend l’anglais, l’allemand, et se fait recevoir avocat. Il ne pourra cependant pas plaider, à cause d’une faiblesse à la poitrine.

Travaillant pour des libraires, il s’associe avec le jeune Diderot pour traduire de l’anglais un Dictionnaire de médecine, puis rédige les articles de jurisprudence des premiers volumes de l’Encyclopédie.

Entré dans le journalisme en 1764, il prend la succession de Grimm au Journal des Étrangers, puis collabore ou dirige de nombreux périodiques.

Il s’installe à Bruxelles vers 1760, et occupe la chaire de rhétorique et logique à l’Académie de Berlin à partir de 1764. Mais il ne tarde pas, comme Voltaire douze ans plus tôt, à se brouiller avec Frédéric II, qui supportait mal son esprit de contradiction

Rentré en France, il meurt dans le dénuement, n’ayant jamais su négocier correctement ses œuvres ou ses articles.

Les Mœurs.

05603_1En 1748, Toussaint fait paraître à Amsterdam, sous le pseudonyme de Panage, Les Mœurs, un des premiers essais consacrés à la Raison et à la Religion naturelle. Il précède l’Encyclopédie (qui commence à paraître en 1751), l’Essai sur les mœurs de Voltaire (de 1756) et De l’esprit d’Helvetius (paru en 1758).

Le scandale est immédiat : l’ouvrage est interdit, ce qui le rend très populaire et amène de nombreuses rééditions clandestines. La Cour du Parlement de Paris le juge « contraire aux bonnes mœurs, scandaleux, impie et blasphématoire », car « le but qu’on s’y propose est d’établir la Religion naturelle sur les ruines de tout culte extérieur et d’affranchir l’homme des lois divines et humaines, pour les soumettre uniquement à ses propres lumières. »

Ce n’était pas trop mal résumé.

Dans un Discours préliminaire, Toussaint explique sa démarche, et pose quelques définitions :

  • « J’ai l’esprit un peu tourné à la Philosophie morale, et je me suis mis à moraliser par chapitres. […] Par amour propre, et par amour de la vertu. Enflammé pour elle d’un zèle apostolique, je voudrais rendre tous mes lecteurs vertueux. Je sais bien que je n’y réussirai pas. »
  • « Ce sont les Mœurs qui sont l’objet de ce livre : la Religion n’y entre qu’en tant qu’elle concourt à donner des mœurs ; or comme la religion naturelle suffit pour cet effet, je ne vais pas plus avant. Je veux qu’un Mahométan puisse me lire aussi bien qu’un Chrétien ; j’écris pour les quatre parties du monde. »
  • « La science des mœurs est une science de sentiment, et non d’esprit. Il vaut mieux toucher que convaincre. »
  • « Qu’est-ce que la vertu ? C’est la fidélité constante à remplir les obligations que la raison nous dicte. Et qu’est-ce que la raison elle-même ? C’est une portion de la Sagesse divine dont le Créateur a orné nos âmes pour nous éclairer sur nos devoirs.  Le vertu est immuable dans son essence. »
  • « La Loi naturelle est la Loi aînée, devant qui toutes les Religions doivent plier comme ses cadettes. […] On a trouvé en naissant, les faux dogmes, les lois d’État ; elles sont munies du sceau respectable de la Religion ou de l’autorité souveraine : le moyen de soupçonner que ce qu’elles ordonnent soit un crime, ou ce qu’elles défendent une vertu ? »

Il annonce aussi son plan : « Aimer Dieu, vous aimer vous-même, aimer vos semblables, voilà toutes vos obligations. Du premier de ces amours nait la piété ; du second, la sagesse ; le troisième engendre toutes les vertus sociales. « 

La Piété et le culte

05603bComme beaucoup de philosophes des Lumières, Toussaint n’est pas un athée. Il pose d’emblée l’idée de Dieu : « Qu’il existe un Dieu, c’est, je crois, une vérité que de longs raisonnements ne feraient qu’obscurcir. »

Même si ce point de départ n’obéit pas totalement à l’approche qu’il proposait à la page précédente : « Un Philosophe est un homme qui examine avant que de croire, et réfléchit avant que d’agir. »

Il n’« examine» pas réellement la question : a-t-il peur du résultat d’un tel examen ? ou est-ce là l’ultime tabou de l’époque ? (que partageait Voltaire, mais pas Helvétius)

Après avoir critiqué les excès de dévotion et le parasitisme du clergé régulier, il pose la distinction fondamentale entre culte intérieur, et culte extérieur : « Le culte intérieur est le seul qui honore Dieu. […] Le culte extérieur prit les symboles pour la religion même ; ce qui avait été imaginé pour exciter ou affermir la piété, servit à l’affaiblir et à l’éteindre. »

Pour lui, seul le culte intérieur exprime la Religion naturelle – que d’ailleurs il ne définit pas précisément. Culte intérieur qu’il considère comme universel : « On regarderait chez les Chrétiens comme un blasphème, de supposer qu’un Turc pût aimer Dieu. »

La Sagesse

05603cDans sa deuxième partie, Toussaint réhabilite une certaine forme d’amour-propre : « Si par amour-propre on entend cette forte affection que la pure nature nous inspire pour nous-même, je le soutiens innocent, légitime et même indispensable. »

Il en tire quelques conclusions : « Il n’est pas vrai qu’on aime Dieu quand on se hait. Soumettez la chair à l’esprit, mais ne l’anéantissez pas.»

Et une définition de la sagesse : « Le corps doit obéir à l’âme, l’âme doit obéir à Dieu. Le bonheur de ces deux substances dépend de cette subordination. C’est donc à la maintenir que consiste la sagesse : car la sagesse n’est autre chose qu’un juste choix des moyens propres à nous rendre heureux. »

Puis il passe en revue les quatre qualités pour être sage : prudence (« La prudence permet de ne donner aux dogmes qu’un degré d’adhésion proportionnel à leur degré de certitude. »), force, justice, tempérance. Et se livre à un examen commenté des passions, en distinguant celles « qui pêchent par leur objet, de celles qui ne sont vicieuses que par leur excès. »

Les vertus sociales

05603dAprès Dieu, après l’Homme, la Société. Fidèle à l’esprit de classification qui imprégna le XVIIIe siècle, Toussaint pose d’abord la distinction entre amour (conjugal, paternel, filial), amitié et humanité.

Pour lui, « la jouissance est la pierre de touche de l’amour : le véritable y puise de nouveaux feux, mais le frivole s’y éteint. »

L’amitié, elle, « est une affection désintéressée, fondée uniquement sur l’estime. »

Et l’humanité est « l’intérêt que les hommes prennent au sort de leurs semblables en général par la seule raison que ce sont des hommes comme eux, et sans leur être unis par les liens du sang, de l’amour ou de l’amitié. »

Il finit son ouvrage assez abruptement. Nous ferons comme lui.

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05603_2TOUSSAINT François-Vincent

Les Mœurs, nouvelle édition

Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 1787.

Un volume 17 x 10 cms. XL-416 pages. Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs, caissons ornés, pièce de titre. Reliure très frottée avec manques. Intérieur très frais.

80 € + port

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