Le Comte-Pacha de Bonneval : un aimable mauvais sujet.

Bonneval - Bibliotheque Numerique du LimousinClaude-Alexandre de Bonneval [1675-174] est un homme curieux.

Né dans une grande famille du Limousin, il quitte la Marine à la suite d’un duel, s’achète un régiment, se couvre de gloire (et d’argent) pendant les guerres d’Italie, mais insulte Madame de Maintenon et le ministre Chamillart, ce qui le force à se réfugier en Autriche.
Il y commence une deuxième carrière militaire, contre la France cette fois-ci. Marié pendant 10 jours, il insulte (encore !) le prince Eugène et doit se réfugier en Turquie où, devenu musulman, il tente, sous le nom de Kumbaraci Ahmet, et avec le titre de Pacha, de vains efforts pour introduire dans l’artillerie ottomane la tactique et la discipline européennes

Il était fort célèbre à son époque. Il rencontra Montesquieu à Venise et reçut en Turquie la visite de Casanova.
Saint-Simon le décrivit dans sa jeunesse : « C’était un cadet de fort bonne maison, avec beaucoup de talents pour la guerre, et beaucoup d’esprit fort orné de lecture, bien disant, éloquent, avec du tour et de la grâce, fort gueux, fort dépensier, fort mécréant, extrêmement débauché et fort pillard. »
Et Voltaire y alla aussi de son commentaire : « Tout ce qui m’étonne, c’est qu’ayant été exilé dans l’Asie Mineure, il n’alla pas servir le Sophi de Perse ; il aurait pu avoir le plaisir d’aller à la Chine, en se brouillant successivement avec tous les ministres ; sa tête me paraît avoir eu plus besoin de cervelle que d’un turban. »

Un siècle plus tard, Sainte-Beuve résumera : « Toujours il débutera vivement, brillamment, mêlant l’esprit à l’audace, la répartie à la bravoure ; il se montrera capable, des plus prompts à l’occasion, plein de promesses qu’il ne tient qu’à lui de réaliser. Puis, tout à coup, à un certain moment, une affaire d’honneur, de vrai ou de faux point d’honneur, l’arrêtera court, le fera sortir de la route tracée et le lancera dans une sphère d’action différente : il a en lui comme une force excentrique secrète qui le déjoue, un prétendu honneur personnel dont il se fait juge, et qui n’est que la vanité exaltée. […] Il ne lui a manqué qu’un grain de moins dans la tête pour être un personnage historique et non romanesque. »

Bonneval aurait laissé des Mémoires.

Il démentit en être l’auteur, bien entendu : « Ce sont de pauvres gens, que ces prétendus historiens, qui sans doute payent leurs hôtes et s’habillent à mes dépens. Ces écrits faits à la hâte, et où je n’ai aucune part, même dans les aventures qu’ils m’attribuent, sont des ouvrages éphémères que je ne puis empêcher, mais que je désavoue formellement, comme vous pouvez en assurer tout le monde. »

Disait-il vrai, ou était-ce un écran de fumée, comme souvent à l’époque ?

En tout cas, les chasseurs d’ouvrages anonymes ou apocryphes, comme Barbier, ne lui en reconnaissent pas la paternité. La BNF, elle, hésite, puisque les notices consacrées à ces Mémoires les attribuent tantôt  à Bonneval, à Lambert de Saumery, ou à Jean-Baptiste de Boyer d’Argens…

C’est en tout cas aussi un plaidoyer pro domo, qui fait dire à un personnage secondaire : « Il y a plus de dix-sept ans que je connais le Comte de Bonneval, j’ai étudié son caractère et je crois pouvoir dire qu’aucun trait ne m’a échappé. Il aime par dessus tout l’honneur et la gloire, le mépris est pour lui quelque chose d’intolérable. Il n’est rien qu’il ne fasse et ne tente pour s’en venger et pour en faire repentir. Ce sont là les motifs qui lui ont fait abandonner sa patrie et porter les armes contre son Roi. »

Notre volume des Nouveaux Mémoires du comte de Bonneval, contenant ce qui lui est arrivé de plus remarquable durant son séjour en Turquie, doit en tout cas se lire plus comme un ouvrage (un roman ?) d’aventures que comme une relation historique, avec toutefois une pointe d’art militaire.

costumes turcs - image GallicaIl commence au moment où Bonneval part se réfugier en Turquie. Il embarque à Venise, met en déroute un pirate maltais, passe six semaines à Chio, qu’il apprécie : « Les femmes y sont belles et bien faites, presque toutes sont coiffées en cheveux, leur taille n’est point enfoncée dans un amas d’habits comme ailleurs, un simple corset, une jupe légère et assez courte est tout leur habillement, et un mouchoir de gaze d’une mousseline fort déliée couvre leur gorge sans presque la cacher. »

Arrivé à Constantinople ( « La ville n’a rien de remarquable que sa grandeur et sa situation, il n’y a que les jardins qui soient de bon goût, on ne voit de beaux édifices que ceux qui les Grecs y ont autrefois bâti »), il se prépare à sa conversion à l’Islam en compagnie de l’assistant du Grand Muphti, qu’il titille un peu sur l’alcool (dont la prohibition le dérange) et la polygamie (qui le gêne moins).

Nommé Pacha à trois queues, il recommande d’augmenter la discipline des troupes, mais se trouve en butte à la jalousie des autres Pachas, car il semble écouté par le Sultan. Éloigné de la Cour (« Il n’est point de Cour au monde où il y ait plus d’intrigues. ») , il est nommé Gouverneur aux confins de la Petite Tartarie : « En mon particulier je mangeais à la Française, en public je vivais à la manière turque. ». Il y reste deux ans, pendant que se déroule à Constantinople la révolte des janissaires.
Rappelé à Constantinople, il rédige des Mémoires sur l’armée : « Il est inconcevable combien cette nation qui a presque toujours les armes à la main, est peu aguerrie et combien elle ignore l’art de la guerre ». Ses propositions sont enterrées, les Pachas craignant, d’après lui, que Bonneval ne soit chargé de les mettre en pratique.
Il se fait alors donner un château près de Constantinople, à « passé soixante ans», et y monte son petit harem, pour tenir son rang : une turque, deux perses, et une marseillaise, une anglaise et une allemande, qu’il avait connues auparavant, et qui racontent, dans la deuxième partie du volume, leurs aventures.
Il prend aussi un derviche pour bien montrer qu’il est bon musulman, mais doit bientôt le chasser car il s’intéresse plus que de raison à une des esclaves du château.

Revenu finalement en grâce, Bonneval est nommé officier dans une guerre contre les Perses, qu’il obtient enfin de mener à sa façon, et gagne.

Le volume s’achève par des Mémoires adressés au Sultan pour préparer une guerre imminente contre l’Empire d’Allemagne.

_ _ _ _ _ _ _

02794_1BONNEVAL Claude-Alexandre, comte de [Kumbaraci Ahmet Pasa]

Nouveaux Mémoires du comte de Bonneval, contenant ce qui lui est arrivé de plus remarquable durant son séjour en Turquie

Londres, Aux dépens de la Compagnie, 1737. Un volume 15 x 10 cms. 269 pages.
Pleine reliure du temps, dos à 5 nerfs muet. Tranches rouges.
Reliure frottée, dernière page déchirée sans atteinte au texte, papier parfois un peu fripé. Bon état global.

125 €

3 commentaires sur “Le Comte-Pacha de Bonneval : un aimable mauvais sujet.

  1. Bizarre comme cet homme etait brave, intelligent, noble etc mais apres sa conversion a l’Islam il est devenue mesquin, horrible, poltron…comme par miracle ou juste par islamophobie mediatique?
    Sophie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s