M. Debas, bouquiniste sur les quais de Paris

« Durant plus d’un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du quai Malaquais, vis-à-vis de l’hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus semblable à cette poussière en laquelle toutes les formes terrestres se perdent. Il survivait à tout ce qui l’avait approché et connu. Son étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles des arbres s’y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi dans son jardin. Il lisait parfois ses livres qu’il ne vendait jamais.

L’on craignait que le vent d’automne, qui fait tourbillonner sur le quai les semences des platanes avec les grains d’avoine échappés aux musettes des chevaux, un jour, n’emportât dans la Seine les bouquins et le bouquiniste. Portant il ne mourut point dans l’air vif et riant du quai où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où chaque nuit il allait dormir.  […]

Je me rappellerai avec joie les longues heures que j’ai passées devant les boîtes des bouquinistes, sous le ciel fin, égayé de mille teintes légères, enrichi de pourpre et d’or, ou seulement gris, mais d’un gris si doux qu’on en est ému jusqu’au fond du cœur. »

Anatole France. Pierre Nozière

Cette entrée a été publiée dans Librairie.

2 commentaires sur “M. Debas, bouquiniste sur les quais de Paris

  1. CéCédille dit :

    Merci pour cette citation ! Délicieux Anatole France… On trouve, justement chez les bouquinistes, de jolis volumes reliés de cet excellent auteur au prix d’un livre de poche. De quoi ajouter au plaisir de lecture celui de posséder un beau livre. Par ces temps numériques, c’est un privilège dont on aurait bien tort de se priver !
    http://diacritiques.blogspot.fr/2010/03/anatole-france-ou-le-liseur-infini.html

  2. Ours344 dit :

    Pleine de charme cette image d’un bouquiniste. Temps révolus mais au milieu des souvenirs de Paris « made in China », du bruit et des gaz d’échappement on peut faire de belles rencontres avec le plaisir de farfouiller.en plus. Faites les bouquinistes du bord de Seine !

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