L’Écossais Antoine Hamilton, « quintessence de l’esprit français »

Antoine HamiltonQui est donc Antoine Hamilton, celui que Voltaire louait ainsi :

Le vif Hamilton,
Toujours armé d’un trait qui blesse,
Médisait de l’humaine espèce,
Et même d’un peu mieux, dit-on.

Celui que La Harpe qualifiait d’« esprit léger et fin, accoutumé, dans la corruption des cours, à ne connaître d’autre vice que le ridicule, à couvrir les plus mauvaises mœurs d’un vernis d’élégance, à rapporter tout au plaisir et à la gaieté. »

Et Sainte-Beuve d’« incarnation de l’esprit français, avant la déclamation qui s’ouvre avec Rousseau, et avant la propagande qui va prendre feu avec Voltaire », avec « sa raillerie perpétuelle et presque insensible, ironie qui glisse et n’insiste pas, médisance achevée. »
Et d’ajouter : « L’Angleterre, qui avait pris Saint-Evremond à la France, le lui restitua en la personne d’Hamilton, et il y avait de quoi la consoler. »

Antoine (Anthony) Hamilton [1646-1720] est né en Irlande d’une ancienne Maison d’Écosse. Exilé en France avec sa famille après la mort de Charles Ier, il retourne en Angleterre à la Restauration, puis émigre à nouveau avec Jacques II, en 1688, et s’installe auprès de lui au château de Saint-Germain.
Il y mène une vie mondaine, et se distrait en écrivant.

Les Mémoires du Comte de Grammont.

Parues en 1713, ces Mémoires eurent un grand succès, dont témoigne L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « L’on vit dans la Princesse de Clèves des peintures véritables et des aventures naturelles décrites avec grâce. Le Comte d’Hamilton eut l’art de les tourner dans le goût agréable et plaisant qui n’est pas le burlesque de Scarron. »

Voltaire ne fut pas en reste : « Les Mémoires du Comte de Grammont sont de tous les livres celui où le fond le plus mince est paré du style le plus gai, le plus vif et le plus agréable. C’est le modèle d’une conversation enjouée, plus que le modèle d’un livre. » (Le Siècle de Louis XIV)

Philibert de GramontPhilibert de Gramont est le beau-frère d’Hamilton, mort six ans avant la parution de ces Mémoires. Une légende dit que le mariage de Grammont avec la sœur d’Hamilton, célébré après l’intervention un peu musclée des frères de la jeune fille, inspira à Molière son Mariage forcé.

Grammont était, dit Sainte-Beuve « l’homme le plus à la mode de son temps, l’idéal du courtisan français à une époque où la Cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes et les folies par un coup d’épée ou par un bon mot. »

Mais c’était aussi un filou, « un escroc avec impudence et fripon au jeu à visage découvert » selon Saint-Simon. Ce qu’Hamilton traduit ainsi : « Il jouait gros jeu et ne perdait que rarement. »

Écrites dans la langue claire et ramassée du XVIIIe siècle, qui ne peut se lire en diagonale : « [Mon domestique] fit un grand signe de croix, et n’eut aucun égard à ceux que je lui faisais de sortir. », ces Mémoires ne couvrent qu’en partie la vie de Grammont, et sont ordonnées selon le bon plaisir de l’auteur : 

« Je déclare que l’ordre des temps, ou la disposition des faits, qui coûtent plus à l’écrivain qu’ils ne divertissent le lecteur, ne m’embarrasseront guère dans l’arrangement de ces Mémoires. […] Qu’importe, après tout, par où l’on commence un portrait, pourvu que l’assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l’original ? »

Memoires GrammontLessivé au jeu à Lyon, Grammont participe au siège de Turin, et s’y installe quelques temps après la victoire. Il devient le chevalier servant d’une belle dame, après avoir neutralisé le mari : « il fallait commencer par endormir le dragon avant de posséder le trésor ».

Il s’approprie la la maîtresse de son ami Matta, lequel, un peu rustre, avait déclaré : « Si j’étais marié, j’aimerais mieux m’informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grand-pères de ma femme. »

Rentré en France, il se met au service de Condé, avant de refaire allégeance à la Cour. Mais il résiste à Mazarin : « il se laissait agréablement flatter d’avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut peut-être l’impunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées. »

Plus tard (il y a une ellipse temporelle d’une petite vingtaine d’années), il est  banni de la Cour pour s’être intéressé à une demoiselle objet de l’attention de Louis XIV, et passe en Angleterre, où la royauté a été rétablie après l’épisode Cromwell.

Mais « il ne lui paraissait pas qu’il eût changé de pays. ». Il se lie avec Saint-Évremond (dont nous avons parlé ici), se met à aimer Mlle Hamilton, mais doit se garder des nombreuses intrigues amoureuses à la Cour d’Angleterre.

Ce qui nous vaut de nombreux portraits :

  • Le duc de Buckingham : « Il faisait les plus beaux bâtiments de cartes qu’on pût voir, chantait agréablement, était le père et la mère de la médisance ; il faisait des vaudevilles, inventait des contes de vieille. Mais son talent particulier était d’attraper le ridicule et les discours des gens, et de les contrefaire en leur présence sans qu’ils s’en aperçussent. »
  • Mlle Wells : « C’était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse, et dont le visage frais comme ceux qui plaisent le plus était un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avait répandu certain air d’incertitude qui lui donnait la physionomie d’un mouton qui rêve. Cela donnait mauvaise opinion de son esprit ; et, par malheur, son esprit faisait bon sur tout ce qu’on en croyait. »

À la fin de ces Mémoires, se croyant pardonné et rappelé à la Cour de France, Grammont s’aperçoit que la lettre lui annonçant la nouvelle était fausse. Il retourne donc à Londres, où tout le monde finit par se marier (« la plupart tout de travers. »)

Fleur d’épine.

Fleur d'épinePiqué par le succès qu’avaient les contes merveilleux, et en particulier les Mille et une nuits, auxquels il se réfère explicitement, Hamilton décida de démontrer qu’ils étaient faciles à composer. Non destinés à la publication, ces Contes, Histoire de Fleur d’épine, Le Bélier, Les Quatre Facardins ne furent recueillis en volume qu’en 1730, après avoir circulé sous forme manuscrite.

L’Histoire de Fleur d’épine est, comme le veut le genre, un récit en forme de poupées russes, où les histoires s’emboîtent les unes dans les autres. Tarare surmonte toutes les épreuves – dragons, maléfices, traîtrises – pour arracher Fleur d’Épine à la Sorcière qui la tient prisonnière, afin de tenir le serment fait au Calife du Cachemire, qui lui a promis pour récompense la main de sa fille Luisante, dont les yeux sont si vifs et brillants qu’ils rendent aveugles ceux qui l’approchent de trop près.

Mais Tarare n’avait pas encore vu Fleur d’épine… :

« Je ne sais, dit-il, quelle heureuse influence avait disposé le premier penchant de la princesse en ma faveur, mais je sentis bientôt que je n’en étais pas digne par les agréments de ma personne, et que je le méritais encore moins par les sentiments de mon cœur ; car je ne me suis que trop aperçu depuis que l’amour que je croyais avoir pour elle n’était tout au plus que de l’admiration. Chaque instant qui m’en éloignait effaçait insensiblement son idée de mon souvenir, et dès les premiers moments que je vous ai vue, je ne m’en suis plus souvenu du tout. »
Il se tut, et la belle Fleur d’Épine, au lieu de parler, se laissa doucement aller vers lui comme auparavant, et appuya ses mains sur celles qu’il remit autour d’elle pour la soutenir. »

De nombreuses épreuves les attendent encore, mais évidemment tout finit bien, et ni l’auteur ni le lecteur ne sont dupes : « Oh ! Que les enchantements sont d’un grand secours pour le dénouement d’une intrigue et la fin d’un conte ! »

Tous les auteurs de Contes au XVIIIe siècle s’inspireront d’Hamilton, qui précède Candide d’une cinquantaine d’années.

Chansons et Poésies

Hamilton a laissé également de nombreuses chansons et poésies, dans lesquelles il brosse l’air du temps :

Nos auteurs font nouveaux Ouvrages
Où le bon sens a peu de part,
Et nos beautés ont des visages
Qui doivent quelque chose à l’art,
Et ne tiennent rien de leurs âges ;
On voit toujours briller ici
Le luxe et la magnificence,
Quoiqu’il en coûte à l’innocence :
Et chez le Sexe adouci
Les rigueurs ni l’indifférence
N’accablent point l’amant trahi
Et l’on s’y moque de l’absence.

et cherche une forme de renouveau littéraire :

Rongé mes ongles bien et beau,
Pour en style macaronique
Tirer encore de mon cerveau
Quelque vieux rébus prophétique ;
Mais plutôt ferais-je un Rondeau,
Ou même un Poème épique,
Qu’un obscur et triste Lambeau
D’une figure allégorique.
Reprenons donc style nouveau,
Laissons la langue marotique,
Bouquins, Bouquins, rentrez dans le tombeau,
Rébus sont morts, adieu la Muse antique !

De facture plus classique, cette Chanson pour Mademoiselle B.

D’un nom fameux pour les Beautés
Vous soutenez la gloire ;
La vôtre va de tous côtés
De victoire en victoire :
Si vous alliez vous mettre en train
De faire des conquêtes,
Dieu ! que vous feriez de chemin
Dans l’état où vous êtes.

Dans cet aimable ajustement,
Qui peut suivre vos traces !
Votre taille et votre agrément
Sont l’ouvrage des grâces ;
La liberté se défend mal,
En vain l’on prend la fuite,
Quand mille appas sont à cheval
Et l’amour à leur suite.

Ce serait parfait, s’il n’y en avait pas d’autres de la même veine dédiées à Mlle S., à  Mme Bi, à Mlle H., à la Comtesse de ***, à Mlle la Cadette, etc…

Mais il aurait rejeté ce reproche : « Pourvu que la raison conserve son empire, tout est permis ; c’est la manière d’user des plaisirs qui fait la volupté ou la débauche ; la volupté est l’art d’user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment. »

Notons qu’Hamilton avait un bon éditeur pour ses Oeuvres : « Les endroits où l’Auteur semble s’être un peu négligé offrent, en conséquence de ces négligences mêmes, des beautés qu’un Auteur trop scrupuleusement exact aurait sans doute manquées. » (Avis du Libraire, au tome IV)

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Oeuvres d'HamiltonHAMILTON Antoine

Œuvres. 6/6

Sans lieu, 1760 (2 tomes) et 1762 (4 tomes).
Six volumes 14 x 8 cms. XXXIV-315 +340 + 318 + XXVI-335 + 318 + 383 pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisse à motifs dorés, pièces de titre et de tomaison. Tranches rouges. Ex-libris.
Reliures frottées avec petits manques en coiffe. Un mors fragile. Inversion de cahiers de préface à la reliure de deux volumes. Texte très frais.

Contient : Mémoires de Grammont – Fleur d’épine, conte ; Chansons – Le Bélier, conte ; Poésies – Les Quatre Facardins, conte – Lettres et Épitres ; Zeneide.

150 €

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