Sonner les cloches au Second Empire

La Cloche

Moins célèbre que La Lanterne, La Cloche emboîte le pas au journal de Rochefort dans son opposition au Second Empire.

FerragusDans un contexte de relative libéralisation, avec la loi sur la presse du 11 mai 1868 qui remplace l’autorisation préalable par une simple déclaration, Louis Ulbach [1822-1889], romancier, auteur dramatique, journaliste à L’Artiste et au Musée des Familles, après avoir été directeur de la Revue de Paris jusqu’à sa suppression en 1858, puis chroniqueur au Temps et au Figaro, lance en août 1868 cet hebdomadaire, qui deviendra quotidien en 1869.

Uhlbach n’apparaît d’abord pas sous son vrai nom : il a choisi le pseudonyme de Ferragus, d’après un héros de Balzac, bagnard échappé.
« Quand j’ai voulu voir de près les hommes et les choses de mon temps, j’ai eu peur de me salir. On ne descend pas dans l’égout sans prendre quelques précautions. J’ai pris les grosses bottes et les gants épais de Ferragus, et j’ai trouvé que ce déclassé était un introducteur suffisant pour la jolie société que j’allais étudier. » (n° 12, dans lequel il explique avoir été sommé par le Procureur impérial de se dévoiler).

Le titre La Cloche est inspiré de celui de la revue d’Alexandre Herzen [1812-1870], opposant socialiste-libertaire au tsarisme, ami de Proudhon, qui parut de 1857 à 1867 à Londres puis à Genève.

La Cloche comporte 64 pages par numéro hebdomadaire, au format 13,5 x 10 cms. La couverture est verte (celle de La Lanterne, de Rochefort, est rouge). Le tirage est  d’environ 15 000 exemplaires.

Procès

En 1869, Uhlbach est condamné à 300 francs d’amende pour « offense envers la personne de l’Empereur ». Peine augmentée, après un appel a minima  du procureur à 6 mois de prison et 500 francs d’amende.

Il ne semble pas que le jugement ait été exécuté. En tout cas, La Cloche continua de paraître comme si de rien n’était.

L’objet du délit : un article paru dans le n° 30, du 6 mars 1869 :
« Je reçois le prospectus d’un Dictionnaire étymologique des noms propres d’homme.
Je cherche l’étymologie des noms que j’aime le mieux, et j’arrive à celui de Napoléon.
Il est formé du grec nai qui veut dire certainement, véritablement, et de apoléo, perdre, tuer, exterminer, détruire, si bien que Napoléon veut dire véritable exterminateur. »

Comme le fit remarquer Uhlbach, « Les lignes condamnées n’étaient connues que de mes lecteurs. Grâce au jugement qui les reproduit, elles reçoivent une publicité infinie. »

Il fut à nouveau condamné en 1871 pour avoir soutenu la Commune, accusation contre laquelle il protesta.

Lassé, Uhlbach cède son journal en 1872.

Il restera aussi dans les mémoires pour avoir imposé, en 1856, en tant que directeur de La Revue de Paris, des coupures dans Madame Bovary, prépublié dans sa revue ; et pour avoir violemment attaqué Zola dans un article intitulé La Littérature putride.

Le Contenu de La Cloche

C’est moins violent et plus fin que La Lanterne mais parfois bien grinçant.
Grande et petite politique ; théâtre ; moqueries sur la personnalisation du régime (« incorrigible idolâtrie ») ; rappel du péché originel : le coup d’état ; moqueries sur la servilité de la presse gouvernementale ; dénonciation des petits arrangements entre amis ; combat contre la guerre au Mexique et la colonisation de l’Algérie ; martellement incessant de la nécessité de la liberté de la presse.

Certains articles sont datés, mais d’autres remarques se révèlent intemporelles.

  • « La seule arme interdite à l’autorité est précisément la seule qu’elle ne puisse nous arracher : l’ironie ! […] Je suis convaincu qu’en politique, la stratégie la meilleure consiste moins à porter des coups qu’à compter des fautes. […] La Cloche que nous mettons en branle ne sonnera donc pas le tocsin sans nécessité. Son ambition, c’est d’être la voix qui traverse l’air frais du matin, avant toutes les voix de la plaine, pour saluer l’aurore, pour dire aux hommes : — Réveillez-vous ! pour dire aux âmes : — Relevez-vous ! » (n° 1)
  • « Le père d’Hamlet, ce spectre qui sort de son tombeau et qui vient dire : Souviens-toi ! c’est la République mise à mort ; moi, je suis le pauvre Hamlet, hésitant, ne sachant que faire ; et la pauvre Ophélie, c’est toute la jeunesse de notre âme qui se perd, qui se meurt, qui se noie, puisque nous ne pouvons l’épouser, c’est-à-dire l’écouter. » (n° 2)
  • « La question de la peine de mort se lie par le sang à la question de la guerre et à celle du duel. Ce sont trois barbaries qui tranchent trois difficultés, au lieu de les résoudre. Mais la morale, la liberté des peuples et l’honneur n’ont pas besoin, ou plutôt n’auront pas besoin toujours de ce sacrifice sanglant. » (n° 4)
  • « Une opposition qui se divise est aussi maladroite qu’un gouvernement qui se défend. » (n° 6)
  • « À quel moment précis est-il permis d’exprimer son opinion sur le compte d’un souverain méprisable ? Quand il règne, on invoque la force ; quand il est détrôné, on invoque la pitié . À quelle heure invoque-t-on la justice ? » (n° 9)
  • « Ménager la force parce qu’elle est la force, c’est abaisser le droit. » (n° 9)
  • « De 1863 à 1866 on a dépensé 424 800 francs pour faire fabriquer 354 portraits de la famille impériale. » (n° 39)
  • « Il y a des gens avec qui nous ne nous entendrons jamais.
    Ces gens-la accusent la Révolution française d’avoir tout détruit, et nous autres, nous glorifions la même Révolution parce qu’elle a tout fondé.
    En vain Napoléon l’a dévalisée et s’est attribué l’honneur et le profit de ses confiscations d’idées. L’histoire commence à répartir équitablement la responsabilité.
    Ce que l’Empereur a introduit dans la Révolution française, c’est l’ambition effrénée, avec les convoitises de toutes sortes, l’esprit d’ingratitude et de trahison.
    La république n’a pas connu les traitres. L’Empire n’a fait qu’en engraisser ; et lorsqu’il est tombé, il a reçu le coup de pied de tous ceux qu’il avait enrichis. » (n° 51)

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10212FERRAGUS, [ULBACH Louis]

La Cloche (numéros 1 à 52) Du 15 août 1868 au 7 août 1869.

En 9 volumes brochés 13,5 x 10 cms. 64 pages par numéro, chacun frappé du timbre impérial. Une couverture de la livraison originale en début de chaque reliure.

État d’usage. Brochage fragile mais encore bon. Manque le coin supérieur droit de la couverture du tome contenant les n°48 à 52. Texte très frais.

250 €

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