L’Écossais Antoine Hamilton, « quintessence de l’esprit français »

Antoine HamiltonQui est donc Antoine Hamilton, celui que Voltaire louait ainsi :

Le vif Hamilton,
Toujours armé d’un trait qui blesse,
Médisait de l’humaine espèce,
Et même d’un peu mieux, dit-on.

Celui que La Harpe qualifiait d’« esprit léger et fin, accoutumé, dans la corruption des cours, à ne connaître d’autre vice que le ridicule, à couvrir les plus mauvaises mœurs d’un vernis d’élégance, à rapporter tout au plaisir et à la gaieté. »

Et Sainte-Beuve d’« incarnation de l’esprit français, avant la déclamation qui s’ouvre avec Rousseau, et avant la propagande qui va prendre feu avec Voltaire », avec « sa raillerie perpétuelle et presque insensible, ironie qui glisse et n’insiste pas, médisance achevée. »
Et d’ajouter : « L’Angleterre, qui avait pris Saint-Evremond à la France, le lui restitua en la personne d’Hamilton, et il y avait de quoi la consoler. »

Antoine (Anthony) Hamilton [1646-1720] est né en Irlande d’une ancienne Maison d’Écosse. Exilé en France avec sa famille après la mort de Charles Ier, il retourne en Angleterre à la Restauration, puis émigre à nouveau avec Jacques II, en 1688, et s’installe auprès de lui au château de Saint-Germain.
Il y mène une vie mondaine, et se distrait en écrivant.

Les Mémoires du Comte de Grammont.

Parues en 1713, ces Mémoires eurent un grand succès, dont témoigne L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « L’on vit dans la Princesse de Clèves des peintures véritables et des aventures naturelles décrites avec grâce. Le Comte d’Hamilton eut l’art de les tourner dans le goût agréable et plaisant qui n’est pas le burlesque de Scarron. »

Voltaire ne fut pas en reste : « Les Mémoires du Comte de Grammont sont de tous les livres celui où le fond le plus mince est paré du style le plus gai, le plus vif et le plus agréable. C’est le modèle d’une conversation enjouée, plus que le modèle d’un livre. » (Le Siècle de Louis XIV)

Philibert de GramontPhilibert de Gramont est le beau-frère d’Hamilton, mort six ans avant la parution de ces Mémoires. Une légende dit que le mariage de Grammont avec la sœur d’Hamilton, célébré après l’intervention un peu musclée des frères de la jeune fille, inspira à Molière son Mariage forcé.

Grammont était, dit Sainte-Beuve « l’homme le plus à la mode de son temps, l’idéal du courtisan français à une époque où la Cour était tout, le type de ce personnage léger, brillant, souple, alerte, infatigable, réparant toutes les fautes et les folies par un coup d’épée ou par un bon mot. »

Mais c’était aussi un filou, « un escroc avec impudence et fripon au jeu à visage découvert » selon Saint-Simon. Ce qu’Hamilton traduit ainsi : « Il jouait gros jeu et ne perdait que rarement. »

Écrites dans la langue claire et ramassée du XVIIIe siècle, qui ne peut se lire en diagonale : « [Mon domestique] fit un grand signe de croix, et n’eut aucun égard à ceux que je lui faisais de sortir. », ces Mémoires ne couvrent qu’en partie la vie de Grammont, et sont ordonnées selon le bon plaisir de l’auteur : 

« Je déclare que l’ordre des temps, ou la disposition des faits, qui coûtent plus à l’écrivain qu’ils ne divertissent le lecteur, ne m’embarrasseront guère dans l’arrangement de ces Mémoires. […] Qu’importe, après tout, par où l’on commence un portrait, pourvu que l’assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l’original ? »

Memoires GrammontLessivé au jeu à Lyon, Grammont participe au siège de Turin, et s’y installe quelques temps après la victoire. Il devient le chevalier servant d’une belle dame, après avoir neutralisé le mari : « il fallait commencer par endormir le dragon avant de posséder le trésor ».

Il s’approprie la la maîtresse de son ami Matta, lequel, un peu rustre, avait déclaré : « Si j’étais marié, j’aimerais mieux m’informer du véritable père de mes enfants que de savoir quels sont les grand-pères de ma femme. »

Rentré en France, il se met au service de Condé, avant de refaire allégeance à la Cour. Mais il résiste à Mazarin : « il se laissait agréablement flatter d’avoir seul osé conserver quelque espèce de liberté dans une servitude générale. Mais ce fut peut-être l’impunité de cette insulte au cardinal qui lui attira depuis quelques inconvénients sur des témérités moins heureusement hasardées. »

Plus tard (il y a une ellipse temporelle d’une petite vingtaine d’années), il est  banni de la Cour pour s’être intéressé à une demoiselle objet de l’attention de Louis XIV, et passe en Angleterre, où la royauté a été rétablie après l’épisode Cromwell.

Mais « il ne lui paraissait pas qu’il eût changé de pays. ». Il se lie avec Saint-Évremond (dont nous avons parlé ici), se met à aimer Mlle Hamilton, mais doit se garder des nombreuses intrigues amoureuses à la Cour d’Angleterre.

Ce qui nous vaut de nombreux portraits :

  • Le duc de Buckingham : « Il faisait les plus beaux bâtiments de cartes qu’on pût voir, chantait agréablement, était le père et la mère de la médisance ; il faisait des vaudevilles, inventait des contes de vieille. Mais son talent particulier était d’attraper le ridicule et les discours des gens, et de les contrefaire en leur présence sans qu’ils s’en aperçussent. »
  • Mlle Wells : « C’était une grande fille faite à peindre, qui se mettait bien, qui marchait comme une déesse, et dont le visage frais comme ceux qui plaisent le plus était un de ceux qui plaisent le moins. Le ciel y avait répandu certain air d’incertitude qui lui donnait la physionomie d’un mouton qui rêve. Cela donnait mauvaise opinion de son esprit ; et, par malheur, son esprit faisait bon sur tout ce qu’on en croyait. »

À la fin de ces Mémoires, se croyant pardonné et rappelé à la Cour de France, Grammont s’aperçoit que la lettre lui annonçant la nouvelle était fausse. Il retourne donc à Londres, où tout le monde finit par se marier (« la plupart tout de travers. »)

Fleur d’épine.

Fleur d'épinePiqué par le succès qu’avaient les contes merveilleux, et en particulier les Mille et une nuits, auxquels il se réfère explicitement, Hamilton décida de démontrer qu’ils étaient faciles à composer. Non destinés à la publication, ces Contes, Histoire de Fleur d’épine, Le Bélier, Les Quatre Facardins ne furent recueillis en volume qu’en 1730, après avoir circulé sous forme manuscrite.

L’Histoire de Fleur d’épine est, comme le veut le genre, un récit en forme de poupées russes, où les histoires s’emboîtent les unes dans les autres. Tarare surmonte toutes les épreuves – dragons, maléfices, traîtrises – pour arracher Fleur d’Épine à la Sorcière qui la tient prisonnière, afin de tenir le serment fait au Calife du Cachemire, qui lui a promis pour récompense la main de sa fille Luisante, dont les yeux sont si vifs et brillants qu’ils rendent aveugles ceux qui l’approchent de trop près.

Mais Tarare n’avait pas encore vu Fleur d’épine… :

« Je ne sais, dit-il, quelle heureuse influence avait disposé le premier penchant de la princesse en ma faveur, mais je sentis bientôt que je n’en étais pas digne par les agréments de ma personne, et que je le méritais encore moins par les sentiments de mon cœur ; car je ne me suis que trop aperçu depuis que l’amour que je croyais avoir pour elle n’était tout au plus que de l’admiration. Chaque instant qui m’en éloignait effaçait insensiblement son idée de mon souvenir, et dès les premiers moments que je vous ai vue, je ne m’en suis plus souvenu du tout. »
Il se tut, et la belle Fleur d’Épine, au lieu de parler, se laissa doucement aller vers lui comme auparavant, et appuya ses mains sur celles qu’il remit autour d’elle pour la soutenir. »

De nombreuses épreuves les attendent encore, mais évidemment tout finit bien, et ni l’auteur ni le lecteur ne sont dupes : « Oh ! Que les enchantements sont d’un grand secours pour le dénouement d’une intrigue et la fin d’un conte ! »

Tous les auteurs de Contes au XVIIIe siècle s’inspireront d’Hamilton, qui précède Candide d’une cinquantaine d’années.

Chansons et Poésies

Hamilton a laissé également de nombreuses chansons et poésies, dans lesquelles il brosse l’air du temps :

Nos auteurs font nouveaux Ouvrages
Où le bon sens a peu de part,
Et nos beautés ont des visages
Qui doivent quelque chose à l’art,
Et ne tiennent rien de leurs âges ;
On voit toujours briller ici
Le luxe et la magnificence,
Quoiqu’il en coûte à l’innocence :
Et chez le Sexe adouci
Les rigueurs ni l’indifférence
N’accablent point l’amant trahi
Et l’on s’y moque de l’absence.

et cherche une forme de renouveau littéraire :

Rongé mes ongles bien et beau,
Pour en style macaronique
Tirer encore de mon cerveau
Quelque vieux rébus prophétique ;
Mais plutôt ferais-je un Rondeau,
Ou même un Poème épique,
Qu’un obscur et triste Lambeau
D’une figure allégorique.
Reprenons donc style nouveau,
Laissons la langue marotique,
Bouquins, Bouquins, rentrez dans le tombeau,
Rébus sont morts, adieu la Muse antique !

De facture plus classique, cette Chanson pour Mademoiselle B.

D’un nom fameux pour les Beautés
Vous soutenez la gloire ;
La vôtre va de tous côtés
De victoire en victoire :
Si vous alliez vous mettre en train
De faire des conquêtes,
Dieu ! que vous feriez de chemin
Dans l’état où vous êtes.

Dans cet aimable ajustement,
Qui peut suivre vos traces !
Votre taille et votre agrément
Sont l’ouvrage des grâces ;
La liberté se défend mal,
En vain l’on prend la fuite,
Quand mille appas sont à cheval
Et l’amour à leur suite.

Ce serait parfait, s’il n’y en avait pas d’autres de la même veine dédiées à Mlle S., à  Mme Bi, à Mlle H., à la Comtesse de ***, à Mlle la Cadette, etc…

Mais il aurait rejeté ce reproche : « Pourvu que la raison conserve son empire, tout est permis ; c’est la manière d’user des plaisirs qui fait la volupté ou la débauche ; la volupté est l’art d’user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment. »

Notons qu’Hamilton avait un bon éditeur pour ses Oeuvres : « Les endroits où l’Auteur semble s’être un peu négligé offrent, en conséquence de ces négligences mêmes, des beautés qu’un Auteur trop scrupuleusement exact aurait sans doute manquées. » (Avis du Libraire, au tome IV)

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Oeuvres d'HamiltonHAMILTON Antoine

Œuvres. 6/6

Sans lieu, 1760 (2 tomes) et 1762 (4 tomes).
Six volumes 14 x 8 cms. XXXIV-315 +340 + 318 + XXVI-335 + 318 + 383 pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisse à motifs dorés, pièces de titre et de tomaison. Tranches rouges. Ex-libris.
Reliures frottées avec petits manques en coiffe. Un mors fragile. Inversion de cahiers de préface à la reliure de deux volumes. Texte très frais.

Contient : Mémoires de Grammont – Fleur d’épine, conte ; Chansons – Le Bélier, conte ; Poésies – Les Quatre Facardins, conte – Lettres et Épitres ; Zeneide.

150 €

La Galerie comique du dix-neuvième siècle

Le mot caricature vient du latin caricare, charger (au propre et au figuré)

Diderot le définissait ainsi dans l’Encyclopédie : « C’est la représentation dans laquelle la vérité et la ressemblance exacte ne sont altérées que par l’excès du ridicule. L’art consiste à démêler le vice réel ou d’opinion qui était déjà dans quelque partie, et à le porter par l’expression jusqu’à ce point d’éxagération où l’on reconnaît encore la chose, et au-delà duquel on ne la reconnaîtrait plus ; alors, la charge est la plus forte qu’il soit possible. »

Baudelaire, dans ses Curiosités esthétiques, précisait : « Dans la caricature, bien plus que dans les autres branches de l’art, il existe deux sortes d’œuvres précieuses et recommandables à des titres différents et presque contraires. Celles-ci ne valent que par le fait qu’elles représentent. Elles ont droit sans doute à l’attention de l’historien, de l’archéologue et même du philosophe ; elles doivent prendre leur rang dans les archives nationales, dans les registres biographiques de la pensée humaine. Comme les feuilles volantes du journalisme, elles disparaissent emportées par le souffle incessant qui en amène de nouvelles ; mais les autres, et ce sont celles dont je veux spécialement m’occuper, contiennent un élément mystérieux, durable, éternel, qui les recommande à l’attention des artistes. Chose curieuse et vraiment digne d’attention que l’introduction de cet élément insaisissable du beau jusque dans les œuvres destinées à représenter à l’homme sa propre laideur morale et physique! Et, chose non moins mystérieuse, ce spectacle lamentable excite en lui une hilarité immortelle et incorrigible. »

Même si Nodier trouvait la caricature haïssable, « parce qu’elle est presque toujours âpre, poignante, effrénée », le XIXe siècle fut un de ses grands moments : de 1830 à 1887, pas moins de 265 journaux en publièrent.

Certaines ont un peu vieilli, mais la plupart vérifient cette autre remarque de Baudelaire : « Souvent même les caricatures, comme les gravures de modes, deviennent plus caricaturales à mesure qu’elles sont plus démodées. »

La Galerie comique du XIXe siècle rassemble la quasi-totalité des grands auteurs de l’époque, même s’il en manque quelques-uns (Grandville, Doré, Bertall et Cham).

Caran d’Ache, qui voulait créer le « roman dessiné »

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Ferdinand Bac, l’ami de toutes les célébrités intellectuelles de la fin du XIXe siècle (Hugo, Verlaine, Proust, Maupassant)

Ferdinand Bach - Sarah Bernhardt

Crafty, spécialisé dans les livres sur les chevaux et la chasse

Crafty

Fernand Fau, illustrateur de Lemonnier et Courteline

Fau

Jean-Louis Forain, également peintre de sujets liés à l’opéra, le complice de Caran d’Ache dans l’antidreyfusisme

Forain

Henry Gerbault, toujours un peu grivois, mais sans jamais aller trop loin

Gerbault

Godefroy, dont on ne sait pas grand chose

Godefroy

Henriot (connu aussi le pseudonyme de Pif), dircteur du Charivari, collaborateur de l’Almanach Vermot, poète et auteur dessins sur des thèmes musicaux

Henriot

Job, célèbre illustrateur de livres d’enfants

Job

Paul Léonnec (à ne pas confondre avec son fils Georges Léonnec), officier de marine

Leonnec

Mars, qui a abandonné la direction de la filature familiale pour suivre sa vocation, et qui se spécialise dans les croquis d’événements mondains, qu’il vendait même aux anglais

Mars

Robida, le fondateur du journal La Caricature, le grand illustrateur aux 60 000 dessins

Robida

Steinlen, le dessinateur des humbles et des chats

Steinlen

Stop, juriste, compositeur, voyageur

Stop

Draner, le caricaturiste des militaires, qui dessinait aussi des costumes de théâtre

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Victor Adam, également grand lithographe

Victor Adam

Louis-Léopold Boilly, qui unifie toutes les classes sociales par la grimace

Boilly

Gavarni, qui fascinait les frères Goncourt par ses dessins de Carnaval

Gavarni

Et André Gill, le roi du portrait-charge

Andre Gill

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21137_4La Galerie comique du dix-neuvième siècle. Complet en 10 livraisons.

Paris, Strauss, sans date [1896, date BNF].

10 livraisons de 16 pages sous chemises papier, format à l’italienne 27 x 35 cms, le tout sous couverture cartonnée. Complet de ses 10 livraisons.

Un petit trou à la couverture cartonnée ayant amené une toute petite déchirure aux premières feuilles de la première livraison, sinon très bon état.

N° 1 : Caran d’Ache, Ferdinand Bac – N° 2 : Crafty, Draner, F. Fau – N° 3 : J.L. Forain, H. Gerbault – N° 4 : Godefroy, A. Guillaume – N° 5 : Heidbrinck, Henriot, Job, P. Léonnec, Mars – N° 6 : Le Mouël, L. Morin, H. Pile, A. Robida, Steinlein, Stop, Willette, Vogel – N° 7 : Caran d’Ache, Draner – N° 8 : Charly, B. Gautier, Josias, P. Léonnec, Thélem – N° 9 : Victor Adam, L. Boilly, E. de Beaumont, H. Daumier – N° 10 : Gavarni, A. Gill, Grévin, Léonce Petit.

250 €

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Bouhours, les Anciens, et les Modernes

Signatur:D:JobRoot8343155preprozessPORT_00128126_01-23.08.2007Dominique Bouhours [1628-1702] est un jésuite qui mêla deux combats : celui contre les jansénistes (à l’époque où l’on s’étripait sur les notions de « grâce suffisante » et de « grâce efficace ») – et celui pour le « beau langage ».

« Je voudrais, disait-il que l’expression fût si claire qu’elle frappât l’esprit du lecteur comme le soleil frappe les yeux des personnes qui ne s’attachent pas à le regarder. »

Bouhours qualifiait le style des jansénistes de « jargon », et ses critiques et mises au point grammaticales cachent une polémique de fond : « Bouhours ne tient pas deux discours – celui du jésuite qui s’en prend aux jansénistes et celui du grammairien qui s’en prend au mauvais langage. Il fait passer le premier sous couvert du second. » (Thierry Defize, 1988)

Du langage, il passa à la pensée, avec son populaire ouvrage La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit  [1687], présenté sous forme de dialogues.

Comme il lui restait des matériaux non utilisés, il les recycla dans les Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes.

Bouhours ne s’en cache pas : c’est du vrac. « Ce sont des diamants qui ont leur prix, mais qu’on n’a pas enchâssés. […] J’ai mêlé les pensées justes et correctes [?] avec celles qui ne le sont pas, quelques brillantes ou délicates qu’elles soient. »

On y trouve des Réflexions sur l’Égypte, Louis XIV, Tite-Live, Ovide, Pline, La Bruyère, Mlle de Scudéry, Montaigne, Boileau, Malherbe, des sentences figurant sur les cadrans solaires, mais peu de préoccupations strictement religieuses. Et Bouhours n’hésite pas à citer du latin, de l’italien et de l’espagnol, en langue originale. Quant à l’ordre de composition, il reste un mystère…

21078_1Le titre est une allusion à la grande querelle alors en cours, celle des Anciens et des Modernes, à son apogée lors de la parution de la première édition de l’ouvrage, en 1689, et qui ne s’éteindra qu’en 1694, par la réconciliation entre Perrault et Boileau.

Quoique le titre puisse faire croire à une neutralité dans ces virulents débats, il y a bien plus de citations d’Anciens que de Modernes, même si Bouhours donne des gages à tous, par exemple avec ce quatrain de Martial revu par Bussy-Rabutin :

« Tu n’estimes des gens que des siècles passés,
Pardonne mon aveu sincère et légitime,
Je ne t’estime pas assez,
Pour vouloir par ma mort mériter ton estime. »

Mais on le sent : pour Bouhours, hors des Anciens, peu de salut.

Avec une préférence pour Tite-Live :

  • « La fortune tient lieu de vertu à quelques-uns. »
  • « Le mépris du triomphe est plus glorieux que le triomphe même. »
  • « On aime mieux être à la tête d’un mauvais parti que de n’être rien. »  
  • « Les Éloges funèbres sont une des causes de la fausseté de l’Histoire. »  [ce qui n’empêche pas Bouhours de citer Bourdaloue et Bossuet, les grands spécialistes du genre.]

Et des préjugés plus ou moins inconscients qui se révèlent : « Il s’abandonnait à l’oisiveté et aux plaisirs, presque plus qu’une femme, dès que les affaires ne pressaient point trop. »

Ainsi que le fond de sa pensée :
« Ce qui fait d’ordinaire qu’on est si prévenu pour l’antiquité, c’est qu’on a du chagrin contre son siècle. »

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21078_2[BOUHOURS]

Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes, nouvelle édition augmentée

Paris, Delaulne, 1698. Un volume 16 x 10 cms. [VII]I-496-[XXXII] pages.

Pleine reliure du temps. Dos à 5 nerfs, caissons ornés, pièce de titre. Bon état.

60 €

La France des Écrivains, cartographie littéraire collaborative

Nous avons le plaisir de vous annoncer l’ouverture de La France des Écrivains, cartographie littéraire collaborative.

Ce site permet une promenade à travers la France, vue par des écrivains connus – et moins connus.

La France des Écrivains s’enrichira grâce à vous : n’hésitez pas à proposer des textes !

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http://www.cartographie-litteraire.net

Hérodiade

Herodiade Leopold Levy 1872« Hérode, qui avait fait arrêter Jean, l’avait lié et mis en prison, à cause d’Hérodias, femme de Philippe, son frère, parce que Jean lui disait : Il ne t’est pas permis de l’avoir pour femme.
Il voulait le faire mourir, mais il craignait la foule, parce qu’elle regardait Jean comme un prophète.
Or, lorsqu’on célébra l’anniversaire de la naissance d’Hérode, la fille d’Hérodias dansa au milieu des convives, et plut à Hérode, de sorte qu’il promit avec serment de lui donner ce qu’elle demanderait.
À l’instigation de sa mère, elle dit : Donne-moi ici, sur un plat, la tête de Jean Baptiste.
Le roi fut attristé ; mais, à cause de ses serments et des convives, il commanda qu’on la lui donne, et il envoya décapiter Jean dans la prison.
Sa tête fut apportée sur un plat, et donnée à la jeune fille, qui la porta à sa mère. »
(Évangile selon saint Matthieu)

Un peu oubliée au profit de sa fille Salomé et de sa danse devenue célèbre, Hérodiade ressurgit à la fin du XIXe siècle (pourquoi, d’ailleurs ?) .
Elle inspire des écrivains comme Flaubert (le dernier des Trois contes), des poètes comme Mallarmé ou Banville (Les Princesses), des peintres connus comme Gustave Moreau ou plus obscurs comme Léopold Lévy (son tableau lui valut la Légion d’Honneur), et des musiciens comme Massenet.

Jules Massenet [1842-1912] a composé – entre autres – 25 opéras, dont le plus célèbre, Manon Lescaut, eut plus de 500 représentations de son vivant.

Hérodiade fut d’abord refusé par l’Opéra de Paris, et créé en 1881 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles. Il ne sera représenté à Paris qu’en 1884. Entre temps, Massenet aura rajouté un acte et deux tableaux.

Ballet Herodiade

Un historique et une analyse de l’œuvre se trouvent ici.

Massenet, nous dit Jean-Marc Warszawski, « cherche l’essentiel sous l’accidentel, et semble vouloir nous prouver que toutes les amoureuses sont sœurs et parlent le même langage. À travers le temps et l’espace c’est toujours le même appel sensuel qui retentit dans toutes ses partitions. »

La partition pour chant et piano que nous proposons offre la particularité d’inclure le livret en français et en anglais, alors que l’œuvre a été montée en français, en italien, et en allemand.

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13360a13360_1MASSENET, MILLIET, GRÉMONT, ZANARDINI

Hérodiade, opéra en 4 actes et 7 tableaux, de P. Milliet, H. Grémont, A Zanardini, Musique de J. Massenet. Partition pour chant et piano

Paris, Au Ménestrel, Heugel & Cie, sans date.
Un volume 28 x 19 cms de 355 pages de partition.
Pleine reliure cuir. Dos à 4 nerfs, motifs dorés et motifs à froids. Pièces de titre. Filets à froid sur le premier plat.
Très belle reliure en bon état.

50 € + port

Sonner les cloches au Second Empire

La Cloche

Moins célèbre que La Lanterne, La Cloche emboîte le pas au journal de Rochefort dans son opposition au Second Empire.

FerragusDans un contexte de relative libéralisation, avec la loi sur la presse du 11 mai 1868 qui remplace l’autorisation préalable par une simple déclaration, Louis Ulbach [1822-1889], romancier, auteur dramatique, journaliste à L’Artiste et au Musée des Familles, après avoir été directeur de la Revue de Paris jusqu’à sa suppression en 1858, puis chroniqueur au Temps et au Figaro, lance en août 1868 cet hebdomadaire, qui deviendra quotidien en 1869.

Uhlbach n’apparaît d’abord pas sous son vrai nom : il a choisi le pseudonyme de Ferragus, d’après un héros de Balzac, bagnard échappé.
« Quand j’ai voulu voir de près les hommes et les choses de mon temps, j’ai eu peur de me salir. On ne descend pas dans l’égout sans prendre quelques précautions. J’ai pris les grosses bottes et les gants épais de Ferragus, et j’ai trouvé que ce déclassé était un introducteur suffisant pour la jolie société que j’allais étudier. » (n° 12, dans lequel il explique avoir été sommé par le Procureur impérial de se dévoiler).

Le titre La Cloche est inspiré de celui de la revue d’Alexandre Herzen [1812-1870], opposant socialiste-libertaire au tsarisme, ami de Proudhon, qui parut de 1857 à 1867 à Londres puis à Genève.

La Cloche comporte 64 pages par numéro hebdomadaire, au format 13,5 x 10 cms. La couverture est verte (celle de La Lanterne, de Rochefort, est rouge). Le tirage est  d’environ 15 000 exemplaires.

Procès

En 1869, Uhlbach est condamné à 300 francs d’amende pour « offense envers la personne de l’Empereur ». Peine augmentée, après un appel a minima  du procureur à 6 mois de prison et 500 francs d’amende.

Il ne semble pas que le jugement ait été exécuté. En tout cas, La Cloche continua de paraître comme si de rien n’était.

L’objet du délit : un article paru dans le n° 30, du 6 mars 1869 :
« Je reçois le prospectus d’un Dictionnaire étymologique des noms propres d’homme.
Je cherche l’étymologie des noms que j’aime le mieux, et j’arrive à celui de Napoléon.
Il est formé du grec nai qui veut dire certainement, véritablement, et de apoléo, perdre, tuer, exterminer, détruire, si bien que Napoléon veut dire véritable exterminateur. »

Comme le fit remarquer Uhlbach, « Les lignes condamnées n’étaient connues que de mes lecteurs. Grâce au jugement qui les reproduit, elles reçoivent une publicité infinie. »

Il fut à nouveau condamné en 1871 pour avoir soutenu la Commune, accusation contre laquelle il protesta.

Lassé, Uhlbach cède son journal en 1872.

Il restera aussi dans les mémoires pour avoir imposé, en 1856, en tant que directeur de La Revue de Paris, des coupures dans Madame Bovary, prépublié dans sa revue ; et pour avoir violemment attaqué Zola dans un article intitulé La Littérature putride.

Le Contenu de La Cloche

C’est moins violent et plus fin que La Lanterne mais parfois bien grinçant.
Grande et petite politique ; théâtre ; moqueries sur la personnalisation du régime (« incorrigible idolâtrie ») ; rappel du péché originel : le coup d’état ; moqueries sur la servilité de la presse gouvernementale ; dénonciation des petits arrangements entre amis ; combat contre la guerre au Mexique et la colonisation de l’Algérie ; martellement incessant de la nécessité de la liberté de la presse.

Certains articles sont datés, mais d’autres remarques se révèlent intemporelles.

  • « La seule arme interdite à l’autorité est précisément la seule qu’elle ne puisse nous arracher : l’ironie ! […] Je suis convaincu qu’en politique, la stratégie la meilleure consiste moins à porter des coups qu’à compter des fautes. […] La Cloche que nous mettons en branle ne sonnera donc pas le tocsin sans nécessité. Son ambition, c’est d’être la voix qui traverse l’air frais du matin, avant toutes les voix de la plaine, pour saluer l’aurore, pour dire aux hommes : — Réveillez-vous ! pour dire aux âmes : — Relevez-vous ! » (n° 1)
  • « Le père d’Hamlet, ce spectre qui sort de son tombeau et qui vient dire : Souviens-toi ! c’est la République mise à mort ; moi, je suis le pauvre Hamlet, hésitant, ne sachant que faire ; et la pauvre Ophélie, c’est toute la jeunesse de notre âme qui se perd, qui se meurt, qui se noie, puisque nous ne pouvons l’épouser, c’est-à-dire l’écouter. » (n° 2)
  • « La question de la peine de mort se lie par le sang à la question de la guerre et à celle du duel. Ce sont trois barbaries qui tranchent trois difficultés, au lieu de les résoudre. Mais la morale, la liberté des peuples et l’honneur n’ont pas besoin, ou plutôt n’auront pas besoin toujours de ce sacrifice sanglant. » (n° 4)
  • « Une opposition qui se divise est aussi maladroite qu’un gouvernement qui se défend. » (n° 6)
  • « À quel moment précis est-il permis d’exprimer son opinion sur le compte d’un souverain méprisable ? Quand il règne, on invoque la force ; quand il est détrôné, on invoque la pitié . À quelle heure invoque-t-on la justice ? » (n° 9)
  • « Ménager la force parce qu’elle est la force, c’est abaisser le droit. » (n° 9)
  • « De 1863 à 1866 on a dépensé 424 800 francs pour faire fabriquer 354 portraits de la famille impériale. » (n° 39)
  • « Il y a des gens avec qui nous ne nous entendrons jamais.
    Ces gens-la accusent la Révolution française d’avoir tout détruit, et nous autres, nous glorifions la même Révolution parce qu’elle a tout fondé.
    En vain Napoléon l’a dévalisée et s’est attribué l’honneur et le profit de ses confiscations d’idées. L’histoire commence à répartir équitablement la responsabilité.
    Ce que l’Empereur a introduit dans la Révolution française, c’est l’ambition effrénée, avec les convoitises de toutes sortes, l’esprit d’ingratitude et de trahison.
    La république n’a pas connu les traitres. L’Empire n’a fait qu’en engraisser ; et lorsqu’il est tombé, il a reçu le coup de pied de tous ceux qu’il avait enrichis. » (n° 51)

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10212FERRAGUS, [ULBACH Louis]

La Cloche (numéros 1 à 52) Du 15 août 1868 au 7 août 1869.

En 9 volumes brochés 13,5 x 10 cms. 64 pages par numéro, chacun frappé du timbre impérial. Une couverture de la livraison originale en début de chaque reliure.

État d’usage. Brochage fragile mais encore bon. Manque le coin supérieur droit de la couverture du tome contenant les n°48 à 52. Texte très frais.

250 €

Une rare plaquette de Balzac

21142bUne rue de Paris et son habitant est le début d’un important roman inédit de Balzac, interrompu et repris plusieurs fois, mais resté inachevé.

Ces pages auraient dû faire partie du recueil Le Diable à Paris, publié en 1845 par Hetzel, mais ne furent publiées que dans le journal Le Siècle.

Ce n’est que le début d’un roman, mais c’est du grand Balzac :

« Paris a des rues courbes, des rues qui serpentent ; mais peut-être ne compte-t-il que la rue Boudreau, dans la Chaussée d’Antin, et, près du Luxembourg, la rue Duguay-Trouin, qui figurent exactement une équerre.

La rue Duguay-Trouin étend une de ses deux branches sur la rue d’Assas, et l’autre sur la rue de Fleurus.

En 1827, la rue Duguay-Trouin n’était pavée ni d’un côté ni de l’autre ; elle n’était éclairée ni à son angle rentrant ni à ses bouts. Peut-être encore aujourd’hui n’est-elle ni pavée ni éclairée. À la vérité, cette rue a si peu de maisons, ou les maisons ont tant de modestie, qu’on ne les aperçoit point ; l’oubli de la ville s’explique alors par le peu d’importance des propriétés.

Un défaut de solidité dans le terrain explique cet état de choses. La rue est située sur un point si dangereux des catacombes que, naguère, une certaine portion de la chaussée a disparu, laissant une excavation aux yeux étonnés de quelques habitants de ce coin de Paris.

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On fit beaucoup de bruit dans les journaux à ce propos. L’administration reboucha le fontis – tel est le nom de cette banqueroute territoriale, – et les jardins qui bordent cette rue sans passants se rassurèrent d’autant mieux que les articles ne les atteignirent point.

La branche de cette rue qui débouche sur la rue de Fleurus est entièrement occupée, à gauche, par un mur au chaperon duquel brillent des ronds de bouteilles et des pointes de fer prises dans le plâtre, espèce d’avis donné aux mains des amants et des voleurs.

Dans ce mur, il existe une porte perdue, la fameuse petite porte de jardin, si nécessaire dans les drames, dans les romans, et qui commence à disparaitre de Paris.

Cette porte, peinte en gros vert, à serrure invisible, et sur laquelle le contrôleur des contributions n’avait pas encore fait peindre de numéro ; ce mur, le long duquel croissaient des orties et des herbes à épis barbus ; cette rue à ornières ; les autres murailles grises et lézardées, couronnées par des feuillages, là tout est en harmonie avec le silence qui règne dans le Luxembourg, dans le couvent des Carmes, dans les jardins de la rue de Fleurus.

Si vous alliez là, vous vous demanderiez : « Qui est-ce qui peut demeurer ici ? »

Qui ?… vous allez voir. »

L’illustrateur est à la hauteur : François Courboin [1865-1926], graveur et conservateur au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale, qui illustra les grands auteurs du XIXe siècle de sa patte originale.

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BALZAC

Une rue de Paris et son habitant
Avant-propos par Spoelberch de Lovenjoul, Illustrations de François Courboin.
Édition originale numérotée avec suite sur Chine.

Paris, Rouquette, 1899.

Un volume broché 26 x 16,5 cms à couverture rempliée. VI-32 pages.
Illustrations en couleur dans le texte, suite en noir et blanc sur Chine en fin de volume.
Exemplaire n° 60/125.

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Couverture insolée. Intérieur très frais.

350 €