Il y a 150 ans paraissait Salammbô

Le 24 novembre 1862 était mis en vente chez l’éditeur Michel Lévy le deuxième roman de Gustave Flaubert, Salammbô.

Préparation.
• « Je vais écrire un roman dont l’action se passera trois siècles avant Jésus-Christ, car j’éprouve le besoin de sortir du monde moderne, où ma plume s’est trop trempée et qui d’ailleurs me fatigue autant à reproduire qu’il me dégoûte à voir. » À Mlle Leroyer de Chantepie. 18 mars [1857].

• « J’ai une indigestion de bouquins. Je rote l’in-folio. Voilà 53 ouvrages différents sur lesquels j’ai pris des notes depuis le mois de mars ; j’étudie maintenant l’art militaire, je me livre aux délices de la contrescarpe et du cavalier, je pioche les balistes et les catapultes. Je crois enfin pouvoir tirer des effets neufs du tourlourou antique. Quant au paysage, c’est encore bien vague. Je ne sens pas encore le côté religieux. La psychologie se cuit tout doucement. Mais c’est une lourde machine à monter, mon cher vieux. Je me suis jeté là dans une besogne bougrement difficile. Je ne sais quand j’aurai fini, ni même quand je commencerai. […] Je vais tâcher de leur triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard. » À Jules Duplan. [après le 28 mai 1857].

Rédaction.
• « Je m’y mets. Ce n’est pas que je sois inspiré le moins du monde, mais j’ai envie de voir ça. C’est une sorte de curiosité et comme qui dirait un désir lubrique sans érection. » À Jules Duplan. [26 juillet 1857].

• « Quant à l’archéologie, elle sera “probable”. Voilà tout. Pourvu que l’on ne puisse pas me prouver que j’ai dit des absurdités, c’et tout ce que je demande. » À Ernest Feydeau. [26 juillet ? 1857].

• « Je suis peut-être trop vieux pour tenter une œuvre si audacieuse. Car je vous réponds qu’il faut du toupet et un fier toupet pour vouloir vous ressusciter Carthage. Quant au plan, il est charpenté à causer l’admiration de tous les circassiens. Il n’y a pas un mouvement qui ne soit prévu. Tout est arrêté, classé, numéroté. Mais je ne sens guère ma petite femme et j’ai peur de dire (relativement aux paysages) des sottises, ou tout du moins de n’être pas précis. Bref je suis dans un état sombre, mon bon vieux. » À Frédéric Baudry ? [26 août 1857 ?]

• « Pense un peu, intelligent neveu, à ce que j’ai entrepris : vouloir ressusciter toute une civilisation sur laquelle on n’a rien ! Comme c’est difficile de faire à la fois gras et rapide ! il le faut pourtant. Dans chaque page, il doit y avoir à boire et à manger, de l’action et de la couleur. […] Comme ça embêtera le public ! J’en tremble d’avance, car il a quelquefois raison de s’embêter. » À Ernest Feydeau. [24 ? novembre 1857].

• « Ce n’est pas une petite ambition que de vouloir entrer dans le cœur des hommes, quand ces hommes vivaient il y a plus de deux mille ans et dans une civilisation qui n’a rien d’analogue avec la nôtre. J’entrevois la vérité, mais elle ne me pénètre pas, l’émotion me manque. La vie, le mouvement, sont ce qui fait qu’on s’écrie : “C’est cela”, bien qu’on n’ait jamais vu les modèles. » À Mlle Leroyer de Chantepie. 12 décembre 1857.

Voyage en Afrique.
• « [Ce livre] sera tellement loin des mœurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu. On n’y verra aucune observation, rien de ce qu’on aime généralement. Ce sera de l’Art, de l’Art pur et pas autre chose. Je ne sais rien d’une exécution plus difficile. […] Il faut absolument que je fasse un voyage en Afrique. Aussi, vers la fin de mars, je retournerai au pays des dattes. J’en suis tout heureux ! Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Quelle bonne bouffée d’air je humerai en montant, à Marseille, sur le bateau à vapeur ! Ce voyage du reste sera court. J’ai seulement besoin d’aller à Kheff (à trente lieues de Tunis) et de me promener aux environs de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues. » À Mlle Leroyer de Chantepie. 23 janvier 1858.

Reprise.
• « Je t’apprendrai que Carthage est complètement à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C’était absurde ! impossible ! faux ! » À Ernest Feydeau. [20 juin 1858].

• « Je suis sûr que ce que je fais n’aura aucun succès, tant mieux ! je m’en triple-fous ! S’il faut, pour en obtenir, peindre des bourgeois, j’aime mieux m’en passer, car je trouve cette besogne ignoble et dégoûtante, outre que j’en admire peu les résultats. Je ne veux plus faire une concession, je vais écrire des horreurs, je mettrai des bordels d’hommes et des matelotes de serpents, etc. » À Ernest Feydeau. [24 juin 1858].

• « J’ai peut-être fait une bêtise en abordant un tel sujet. Il est trop tard maintenant ! Je dois donner dedans tête baissée et croire en lui. » À Jules Duplan. [1er juillet 1858].

• « Me saura-t-on gré de tout ce que je mets là-dedans ? J’en doute, car le bouquin ne sera pas divertissant, et il faudra que le lecteur ait un fier tempérament pour subir 400 pages (au moins) d’une pareille architecture. » À Ernest Feydeau. [28 août 1858].

• « Ça peut être bien beau, mais ça peut être aussi très bête. Depuis que la littérature existe, on n’a pas entrepris quelque chose d’aussi insensé. C’est une œuvre hérissée de difficultés. Donner aux gens un langage dans lequel ils n’ont pas pensé ! On ne sait rien de Carthage. (Mes conjectures sont je crois sensées, et j’en suis même sûr d’après deux ou trois choses que j’ai vues.) N’importe, il faudra que ça réponde à une certaine idée vague que l’on s’en fait. Il faut que je trouve le milieu entre la boursouflure et le réel. Si je crève dessus, ce sera au moins une mort. Et je suis convaincu que les bons livres ne se font pas de cette façon. Celui-là ne sera pas un bon livre. » À Ernest Feydeau. [22 ou 23 octobre 1858].

• « Je ne sais pas ce que sera ma Salammbô. C’est bien difficile. Je me fous un mal de chien. Mais je te garantis, ô Maître, que les intentions en sont vertueuses. Ça n’a pas une idée, ça ne prouve rien du tout. Mes personnages au lieu de parler, hurlent. D’un bout à l’autre c’est couleur de sang. Il y a des bordels d’hommes, des anthropophagies, des éléphants et des supplices. Mais il se pourrait faire que tout cela fût profondément idiot et parfaitement ennuyeux. » À Théophile Gautier. 27 janvier [1859].

• « Il faut être absolument fou pour entreprendre de semblables bouquins ! À chaque ligne, à chaque mot, je surmonte des difficultés dont personne ne me saura gré, et on aura peut-être raison de ne pas m’en savoir gré. Car si mon système est faux, l’œuvre est ratée. […] Quand on lira Salammbô, on ne pensera pas, j’espère, à l’auteur ! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage ! C’est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m’a poussé. » À Ernest Feydeau. [29 novembre 1859].

• « Savez-vous toute mon ambition ? Je demande à un honnête homme intelligent de s’enfermer quatre heures avec mon livre, et je veux lui donner une bosse de haschich historique. Voilà tout ce que je veux. » Rapporté par Edmond et Jules de Goncourt. Journal. 12 janvier 1860.

• « Ça ne prouve rien, ça ne dit rien. Ce n’est ni historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être stupide ? » À Edmond et Jules de Goncourt. 3 juillet [1860].

Lecture publique.
• « Voici le programme : 1) Je commencerai à hurler à 4 heures juste. – Donc venez vers 3 ; 2) À 7 heures, dîner oriental. On vous y servira de la chair humaine, des cervelles de bourgeois et des clitoris de tigresse sautés au beurre de rhinocéros ; 3) Après le café, reprise de la gueulade punique jusqu’à la crevaison des auditeurs. Ça vous va-t-il ? » À Edmond et Jules de Goncourt. [début mai 1861].

Derniers chapitres.
• « Ça ne va pas ! Ça ne va pas ! Il me semble que Salammbô est embêtante à crever. Il y a un abus évident du tourlourou antique. Toujours des batailles, toujours des gens furieux. On aspire à des berceaux de verdure et à du laitage. […] Je crois que mon plan est mauvais. Et il est trop tard pour rien changer, car tout se tient. » À Edmond et Jules de Goncourt. [15 juillet 1861].

• « Oui, on m’engueulera, comptes-y. Salammbô 1) embêtera les bourgeois, c’est à dire tout le monde ; 2) révoltera les nerfs et le cœur des personnes sensibles ; 3) irritera les archéologues ; 4) semblera inintelligible aux dames ; 5 me fera passer pour pédéraste et anthropophage. Espérons-le ! J’arrive aux tons un peu foncés. On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content. » À Ernest Feydeau. 17 [août 1861].

• « Il ne ressort de ce livre qu’un immense dédain pour l’humanité (il faut très peu la chérir pour l’avoir écrit). Le lecteur en sera vaguement froissé et il m’en voudra. » À Amélie Bosquet. 24 août [1861].

• « Il y a des jours où je n’ai plus la force physique de remuer une plume. Je dors dix heures la nuit et deux heures le jour. […] Je suis comme un crapaud écrasé par un pavé ; comme un chien étripé par une voiture de m…, comme un morviau sous la botte d’un gendarme, etc. L’art militaire des Anciens m’étourdit, m’emplit ; je vomis des catapultes, j’ai des tollénons dans le cul et je pisse des scorpions. […] Tu n’imagines pas quel fardeau c’est à porter que toute cette masse de charogneries et d’horreurs ; j’en ai des fatigues réelles dans les muscles. » À Ernest Feydeau. [vers le 15 septembre 1861].

• « Plus j’approche du but et plus je suis assailli de doutes et de dégoûts sur l’ensemble de ladite œuvre. Cela me semble embêtant à crever. Tel est le fond de ma conscience. » À Edmond et Jules de Goncourt. [26 novembre 1861].

• « J’ai enfin terminé […] mon roman de Salammbô. Les corrections et la copie me demanderont encore un mois. […] Je n’en puis plus. J’ai la fièvre tous les soirs et à peine si je peux tenir une plume. La fin a été lourde et difficile à venir. » À Mlle Leroyer de Chantepie. 24 avril 1862.

Publication.
• « J’ai la tête pleine de ratures, je suis excédé, hhahuri par Salammbô. Le dégoût de la publication s’ajoute aux nausées de l’œuvre ; bref, le nom seul de mon roman m’emmerde jusqu’au fond de l’âme. » À Jules Duplan. [18 juin 1862].

Réception.
• « Grands et petits journaux parlent de moi. Je fais dire beaucoup de sottises. Les uns me dénigrent, les autres m’exaltent. On m’a appelé “ilote ivre”, on a dit que je répandais “un air empesté”, on m’a comparé à Chateaubriand et à Marmontel, on m’accuse de viser à l’Institut, et une dame qui avait lui mon livre a demandé à un de mes amis si Tanit n’était pas un diable. Voilà ! Telle est la gloire littéraire. […] N’importe ; J’avais fait un livre pour un nombre très restreint de lecteurs et il se trouve que le public y mord. » À Laure de Maupassant. 8 décembre 1862].

• « Sais-tu que j’ai été dénoncé comme corrupteur des mœurs dans deux églises ? […] Le prédicateur […] Becel a rappelé la Bovary et prétend que cette fois je veux ramener le paganisme. Ainsi l’Académie et le clergé m’exècrent. Ça me flatte, et ça m’excite !!! » À Jules Duplan. [29 mars 1863].

Appréciation.
• « Je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais là n’est pas la question, je me moque de l’archéologie ! Si la couleur n’est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s’il n’y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non. Tout se tient. […] Êtes-vous curieux de connaître la faute énorme […] que je trouve dans mon livre ? La voici :  Le piédestal est trop grand pour la statue. Or, comme on ne pèche jamais par le trop, mais par le pas assez, il aurait fallu cent pages de plus relatives à Salammbô, seulement. » À Sainte-Beuve. [23-24 décembre 1862].

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Dictionnaire Gustave FlaubertLes citations sont extraites de notre Dictionnaire Flaubert, paru chez CNRS Éditions

À commander ici.

Un commentaire sur “Il y a 150 ans paraissait Salammbô

  1. Olivier dit :

    Génial!
    « On commence à marcher dans les tripes et à brûler les moutards. Baudelaire sera content »
    « La psychologie se cuit tout doucement. »
    Etc.
    Il faut lire ces correspondances de Flaubert en même temps qu’on lit ses livres.

    Merci beaucoup,
    Olivier

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