Un îlot frivole dans l’Encyclopédie Méthodique : Le Dictionnaire des Ana

EncyclopedianaL’Encyclopédie Méthodique est un monstre. Publiée sur une période de 50 ans, de 1782 à 1832, par Charles-Joseph Panckoucke, puis par son gendre et enfin par sa fille devenue veuve, elle compte plus de 200 volumes (personne n’est d’accord sur le nombre exact).

L’idée était de reprendre l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, de la décliner par thèmes et non plus par ordre alphabétique, tout en l’actualisant.

Les rédacteurs annoncés par le Prospectus n’étaient pas n’importe qui : Lamarck, D’Alembert, Condorcet, Monge…

Une telle entreprise ne pouvait se dérouler sans heurts. Aux problèmes strictement éditoriaux (rédacteurs en retard, inflation du nombre de volumes, etc.), s’ajoutèrent ceux créés par le contexte politique du début de la Révolution : souscripteurs ayant choisi d’émigrer après 1789, imprimeries plus occupées à produire des journaux que des livres. Les récriminations et les menaces de procès s’accumulaient au vu des retards de livraison, et des parutions par demi-volumes.

Pour calmer ses lecteurs, Panckoucke décide d’ajouter à son programme éditorial trois volumes récréatifs : Amusements des sciences mathématiques et physiques et Dictionnaire des Jeux, qui paraitront en 1792.

L’année précédente, en 1791, est publié un volume rapidement réalisé, intitulé Encyclopediana, ou Dictionnaire encyclopédique des Ana, contenant ce qu’on a pu recueillir de moins connu ou de plus curieux parmi les saillies de l’esprit, les écarts brillants de l’imagination, les petits faits de l’histoire générale et particulière, certains usages singuliers, les traits de mœurs & de caractères de la plupart des personnages illustres anciens et modernes ; les élans des âmes fortes & généreuses, les actes de vertu, les attentats du vice, le délire des passions, les pensées les plus remarquables des philosophes, les dictums du peuple, les reparties ingénieuses, les anecdotes, épigrammes et bon mots ; enfin les singularités en quelque sorte des Sciences, des Arts et de la Littérature.

Le maître d’œuvre en est Jacques Lacombe (1724-1811). Avocat devenu libraire, propriétaire plus ou moins éphémère d’une douzaine de journaux (dont le célèbre Mercure de France), il a publié trois opéras bouffons, six précis historiques, trois dictionnaires dont un Dictionnaire d’anecdotes, paru en 1766.

Encyclopediana

L’Encyclopediana est un recueil composite, qui appelle à picorer.

On y trouve des anecdotes historiques et littéraires :

  • Abbancas, philosophe ancien, laissa périr dans les flammes sa femme et ses deux enfants pour sauver son ami : on lui demanda la raison de cette préférence, c’est, dit-il, qu’il est plus difficile d’avoir un ami qu’une femme et des enfants.
  • Abou-Joseph, célèbre docteur musulman, interrogé sur une question difficile qui était de son ressort, répondit naïvement qu’il n’en savait rien. Mais, lui dit-on, le calife vous paie pour votre savoir. Oui, sans doute, répliqua le docteur, pour ce que je sais ; car pour ce que je ne sais pas, ses trésors ne seraient pas suffisants.
  • Boileau composait ordinairement le second vers avant le premier. Il regardait cette méthode comme un des plus grands secrets de la poésie, pour donner aux vers tout le sens et toute l’énergie dont ils sont susceptibles.
  • L’empereur Adrien demandait à Épictète pourquoi on représentait Vénus toute nue : c’est, répondit-il, parce qu’elle dépouille de tous les biens ceux qui recherchent trop les plaisirs.
  • Cicéron disait de Caninius-Revilius, qui n’avait été consul qu’un seul jour : Nous avons un consul si vigilant, qu’il n’a pas dormi une seule nuit pendant son consulat.
  • On sait que les ennemis de Molière voulurent persuader au duc de Montauzier, fameux par sa vertu sauvage, que c’était lui que Molière jouait dans le Misanthrope. Le duc alla voir la pièce et dit en sortant qu’il aurait bien voulu ressembler au Misanthrope de Molière.
  • Rabelais, parlant de la loi commentée et embrouillée par les jurisconsultes, dit que c’était une belle robe à fond d’or, brodée de crotte ; on peut appliquer cette définition à l’ouvrage de cet auteur.
  • Rousseau venant d’herboriser à la campagne, arriva chez des dames les mains pleines de plantes qu’on appelle gramen. On se mit à rire en le voyant entrer : « Il n’y a pas là de quoi rire, dit le philosophe, je tiens dans mes mains les plus grandes preuves de l’existence de Dieu. »

Des curiosités scientifiques :

  • Rendre une rose changeante :
    Prenez une rose ordinaire et qui soit entièrement épanouie, allumez de la braise dans un réchaud et jetez-y un peu de souffre commun réduit en poudre. Faites recevoir la fumée et la vapeur à la rose, et elle deviendra blanche. Si on la met dans l’eau, elle reprendra cinq ou six heures après sa couleur rose. On peut par ce moyen faire présent d’une rose blanche à quelqu’un qui la trouvera rouge le lendemain.
  • Il y a un lac près de Beja, entre le Tage et Guadiane, qui a cette propriété ; c’est que quand le temps est disposé à la pluie, ou à quelqu’orage, il en sort un bruit semblable à celui d’un taureau, que l’on entend à cinq ou six lieues à la ronde.
  • Les naturalistes accordent au papillon jusqu’à 34650 yeux, et plusieurs ont observé dans un seul œil de papillon 17325 éminences taillées à facettes. Il est bien malheureux pour ces pauvres phalènes de ne pouvoir distinguer avec tant d’yeux la lumière d’une chandelle, à laquelle ils viennent si souvent se brûler.

Des curiosités littéraires :

  • Belenos était le nom que les anciens gaulois donnaient au soleil. Ce nom était mystérieux ; et ce qui est digne de remarque, c’est que les lettres qui le composent, considérées selon la valeur qu’elles avaient dans les nombres grecs, forment le temps de la révolution du soleil autour de la terre qui est de 365 jours.

  • Voici une longue épitre, dans laquelle on ne trouve point une seule fois la lettre E :
    « J’avais conçu, mon charmant papa, l’opinion d’avoir pour mon logis un trou obscur à Saint Victor, au bas du pays latin. Mon goût m’y portait, ma passion l’ordonnait ; mais l’abord du canton m’a paru alarmant. […] J’ai cru qu’un faubourg lointain irait à ma situation. L’on y vit sans façons, à l’abri d’un tas d’oisifs, à coup sûr importuns ; sauvons-nous d’un poison si fatal. […]

Des « bons mots » qui, plus tard, feront la fortune de l’Almanach Vermot :

  • Madame Du Deffand, à qui l’on racontait que Madame *** avait repris la fantaisie de coucher avec son mari : c’est peut-être, dit-elle, une envie de femme grosse.
  • On disait devant le duc de Rispernon que Cicéron parlait avec une éloquence remarquable ; il demanda s’il avait étudié chez les Jésuites.
  • Bion de Borysthène, philosophe cynique, florissait 276 ans avant Jésus-Christ. Un envieux paraissant chagrin, il lui demanda « si sa tristesse venait de ses propres malheurs, ou du bonheur des autres. »
  • Un avocat et un curé de campagne s’entretenaient ensemble : Vous jureriez donc que vous avez réellement vu un loup-garou ? Sans doute, répondit le prêtre, j’en jurerais. Et sous quelle forme, dit le jurisconsulte, vous apparut-il ? Sous la forme d’un âne, répartit le pasteur. Allez, allez, M. le curé, lui dit l’avocat en faisant un éclat de rire, vous avez eu peur de votre ombre.
  • Un empereur de la Chine, trouvant un homme oisif, déchira ses vêtements de désespoir et de colère ; parce qu’un homme qui ne travaille pas en fait souffrir un autre. Si ce prince eût parcouru la France, combien de fois n’eût-il pas eu l’occasion de témoigner la même indignation ?
  • Un paysan de Basse-Bretagne, étant allé à la foire à Paris, où l’on montrait un animal extraordinaire, alla se jeter au col de la bête, en disant : Ah ! je le reconnais, c’est le Seigneur de notre village.

Encyclopediana

Seuls quelques volumes de l‘Encyclopédie méthodique ont été numérisés sur Gallica et Google Books. La seule version complète en ligne se trouve à la Bayerische Staatsbibliothek, accessible par le portail europeana.eu

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Encyclopediana

Encyclopediana, ou Dictionnaire encyclopédique des Ana…

Paris, Panckoucke, 1791.

Un volume 27 x 22 cms. VI-963 pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisse à faux nerfs et motifs dorés. Texte sur deux colonnes.
Reliure très frottée avec manques, particulièrement aux coiffes, bords et coins. Mors fragiles. Texte frais.

200 €

2 commentaires sur “Un îlot frivole dans l’Encyclopédie Méthodique : Le Dictionnaire des Ana

  1. Cet ouvrage d’anecdotes m’en rappelle un autre : les « Souvenirs et mélanges littéraires, politiques et biographiques » (2 volumes) publiés en 1826 par M. de Labouïsse-Rochefort.
    On trouve dans ces ouvrages des trésors de bons mots en quantité ! Un plaisir de lecture et d’érudition !

  2. […] Certes, il y a des anecdotes, mais pas seulement. Et c’est en cela que ce Dictionnaire Historique est à des années-lumière d’un simple recueil d’ana (comme par exemple celui-ci). […]

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