Un Montaigne adouci

« C’est un philosophe également éloigné du superstitieux et de l’impie ; un voluptueux qui n’a pas moins d’aversion  pour la débauche que d’inclination pour les plaisirs ; un homme qui n’a jamais senti la nécessité, qui n’a jamais connu l’abondance.
Il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n’ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans la raison. Jeune, il a haï la dissipation, persuadé qu’il fallait du bien pour les commodités d’une longue vie. Vieux, il a de la peine à souffrir l’économie, croyant que la nécessité est peu à craindre, quand on a peu de temps à pouvoir être misérable.
Il se loue de la nature ; il ne se plaint point de la fortune. Il hait le crime, il souffre les fautes, il plaint le malheur. Il ne cherche point dans les hommes ce qu’ils ont de mauvais, pour les décrier, il trouve ce qu’ils ont de ridicule pour s’en réjouir, il se fait un plaisir secret de les connaître, il s’en ferait un plus grand de le découvrir aux autres, si la discrétion ne l’en empêchait.

La vie est trop courte, à son avis, pour lire toutes sortes de livres, et charger sa mémoire d’une infinité de choses aux dépens de son jugement ; il ne s’attache point aux écrits les plus savants pour acquérir la science, mais aux plus sensés pour fortifier sa raison ; tantôt il cherche les plus délicats pour donner de la délicatesse à son goût, tantôt les plus agréables pour donner de l’agrément à son génie. »
Portrait de Saint-Évremond par lui-même. (1696)

Gentilhomme issu de la noblesse de Normandie, Charles de Saint-Évremond (vers 1613-1703) fut d’abord officier. Mis quelques temps à la Bastille par Mazarin, qui avait peu goûté ses railleries, il revient bientôt en grâce.

Nec Pluribus impar, il l'emporte sur tous, devise de Louis XIVMais, ami de Fouquet, il est entrainé dans sa chute, et s’exile en 1661 en Hollande et à Londres. Voltaire, dans Le Siècle de Louis XIV, prétend «qu’il y avait une autre cause à sa disgrâce, et qu’il n’avait jamais voulu s’en expliquer. » Et ajoute : « Lorsque Louis XIV permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grâce ; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à Londres. »

Pendant son exil, il rencontra Hobbes, Swift et Spinoza, correspondit avec Ninon de Lenclos, fut le grand ami de la nièce de Mazarin, et composa la plupart de ses œuvres. Il fut enterré à Westminster.

« Inconscient prédécesseur du XVIIIe siècle » selon Pierre Larousse, auteur de textes le plus souvent courts, il fut un moraliste, mais bien loin de l’austérité d’un La Rochefoucauld, son contemporain.
Très fin d’esprit, il goûtait fort les paradoxes, comme par exemple la démonstration d’une « opinion qui n’est pas commune, c’est que la religion réformée est aussi avantageuse aux maris que la catholique est favorable aux amants. »

« Je ne saurais mieux le définir qu’une sorte de Montaigne adouci. Son esprit se distingue à la fois par la fermeté et la finesse ; son âme ne sort jamais d’elle-même ni de son assiette, comme il dit »,  indiqua Sainte-Beuve dans une de ses Causeries du lundi.

« Avide de tout savoir pour parler de tout, il a eu la curiosité de toute science, de tout art, même de la musique, qu’il a non seulement étudiée, qu’il a pratiquée ; mais est-ce un philosophe, un moraliste, un poète, un historien, un auteur dramatique, un savant, un satirique, un critique, un humoriste ? On ne saurait au juste le dire. […]  Par un singulier mélange, à la recherche coquette de l’homme du monde, il joint la contention laborieuse de l’homme de cabinet ; car, au fond, sous de certaines apparences d’heureuse facilité ou d’aimable négligence, son style est très étudié, très savant, tout rempli de petits secrets, de ruses même », précisa L.-D. Gilbert.

Petit échantillon :

  • « Il y a beaucoup moins d’ingrats qu’on ne croit ; car il y a bien moins de généreux qu’on ne pense. » (Pensées sur toutes choses)
  • « Pour vivre heureux, il faut faire peu de réflexions sur la vie, mais sortir souvent comme hors de soi. » (Sur les Plaisirs)
  •  « La preuve la plus sensible que j’aie trouvée de l’éternité de mon esprit, c’est le désir que j’ai de toujours être. » (Pensées sur toutes choses)
  • « On n’a jamais vu tant de règles pour faire de belles tragédies, et on en fait si peu qu’on est obligé de représenter toutes les vieilles. » (De la tragédie ancienne et moderne)
  • « Les bons juges sont aussi rares que les bons auteurs. » (Sur le goût et le discernement des Français)

Si certaines de ses oeuvres avaient déjà circulé, leur première édition complète et authentique parut deux ans après sa mort, en 1705. Elle suit un ordre chronologique, ce qui aboutit à une succession de textes que rien ne relie entre eux.

Au XIXe siècle, ce fut surtout des Œuvres choisies, ou des Œuvres mêlées qui furent publiées.

En 1927, René de Planhol propose la première édition « moderne » des textes de Saint-Évremond. Le premier volume réunit les essais de morale, de philosophie, de critique littéraire ; le second les réflexions sur l’histoire, les comédies, les poésies ; le troisième, la correspondance, les portraits, les chroniques des événements contemporains.

C’est l’édition que nous proposons aujourd’hui.

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SAINT-EVREMOND

Oeuvres. 3/3.
Mises en ordre et publiées avec une introduction et des notices par René de Planhol.

Paris, A la Cité des Livres, 1927.

Trois volumes brochés sous couverture rempliés de 19,5 x 15 cms. XX-297 + 380 + 326 pages. Volumes non rognés à grandes marges.

Tirage à 1070 exemplaires numérotés, celui-ci 1 des 25 hors-commerce sur Hollande Van Gelder Zonen, exemplaire N°V imprimé spécialement pour Monsieur Jean Longnon, bibliothécaire, journaliste et écrivain français.

100 € + port

2 commentaires sur “Un Montaigne adouci

  1. […] pas qu’il eût changé de pays. ». Il se lie avec Saint-Évremond (dont nous avons parlé ici), se met à aimer Mlle Hamilton, mais doit se garder des nombreuses intrigues amoureuses à la Cour […]

  2. […] Nous avons déjà évoqué Saint-Evremond [1616-1703], à propos d’une édition moderne de ses œuvres. (ici) […]

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