Madame de Stael fait un carton

Traité philosophique dans la veine des Moralistes, l’ouvrage de Madame de Staël, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, publié en 1796, porte aussi la marque de son temps.

Certes, il s’inscrit dans une lignée de réflexion classique :

  • « Les passions, cette force impulsive qui entraîne l’homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique. […] Le premier volume est divisé en trois sections ; la première traite successivement de l’influence de chaque passion sur le bonheur de l’homme ; la seconde analyse le rapport de quelques affections de l’âme avec la passion ou avec la raison ; la troisième offre le tableau des ressources qu’on trouve en soi, de celles qui sont indépendantes du sort, et surtout de la volonté des autres hommes. »
  • « Le bonheur est la réunion de tous les contraires, c’est pour les individus l’espoir sans crainte, l’activité sans inquiétude, la gloire sans la calomnie, l’amour sans l’inconstance, l’imagination qui embellirait à nos yeux ce qu’on possède, et flétrirait le souvenir de ce qu’on aurait perdu. »
  • « Les moralistes doivent apprendre aux individus à se passer du bonheur. »
  • « On m’objectera peut-être qu’en voulant dompter les passions, je cherche à étouffer les plus belles actions des hommes, des découvertes sublimes, des sentiments généreux. Quoique je ne sois pas entièrement de cet avis […] j’ai tâché d’offrir un système de vie qui ne fut pas sans quelques douceurs. »

Mais la fille de Necker, favorable à une monarchie constitutionnelle devenue obsolète lors de la proclamation de la République en 1792, avait dû s’exiler. Les violents combats politiques de l’époque sont partout présents dans cette oeuvre :

  • « À cette époque monstrueuse, […] le bonheur des nations serait de concilier ensemble la liberté des républiques et le calme des monarchies, l’émulation des talents et le silence des factions. » [cette même idée est répétée deux fois à huit pages d’intervalle]
  • « On est d’accord, je pense, sur l’absurdité d’une constitution démagogique. (J’entends par constitution démagogique celle qui met le peuple en fermentation, confond tous les pouvoirs, enfin la constitution de 1793.) »

Il était prévu une deuxième partie, qui ne verra jamais le jour, et qui devait, après les individus, étudier les passions d’un point de vue politique. Le plan en est donné dans l’Introduction du premier volume.

  • « Je compte examiner les gouvernements anciens et modernes, trouver la cause de leur naissance, de leur durée et de leur destruction, dans la part plus ou moins grande qu’ils ont faite au besoin d’action qui existe dans toute société. »

Madame de Stael y renonça très vite, puisqu’elle fit supprimer la mention « Première Partie » dès le second tirage de son volume. Soit elle était dépassée par l’ampleur de la tâche, à laquelle elle fait allusion, soit elle ne voulait pas entrer dans une polémique trop détaillée.

Ou peut-être se rendit-elle plutôt compte que ses louanges envers « une hérédité modifiée, comme en Angleterre », et son opinion selon laquelle « aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d’abus pour qu’un jour de révolution n’arrache plus de larmes que tous les maux qu’on voudrait réparer par elle », étaient complètement à côté de la nouvelle réalité.

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Notre exemplaire ne comporte pas de page de titre, mais fait partie de l’Édition Originale.

Comment en être si sûrs ? Grâce aux limiers qui nous ont précédés.

Escoffier en 1934, Schazmann en 1938, Longchamp en 1949, se sont penchés dur l’histoire des éditions de l’œuvre de Germaine de Staël. En ce qui concerne plus particulièrement De l’influence des passions,… ils ont détecté la présence de deux états différents de l’édition originale, parue chez Jean Mourer à Lausanne, ces deux états se différenciant par la présence ou non de cartons, reprenant les corrections faites au cours du tirage par l’auteur.

René Bray, dans un article du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de 1953, est allé plus loin, ce qui lui a permis de repérer l’existence de quatre états différents de cette édition originale, les différences portant sur la mention ou non de Première partie, sur l’épigraphe, sur la présence d’errata, et sur celle de cartons. Il a d’ailleurs détecté 12 cartons affectant 16 pages et comportant 28 corrections, là où ses devanciers indiquaient 6 cartons affectant 9 pages et comportant 8 corrections.

Voici les quatre états qu’il a identifiés :

Notre exemplaire correspond au quatrième état, puisqu’il comprend errata et cartons. Ainsi que les nouvelles coquilles induites par ces cartons, comme le mot Caton au pluriel page 39. Il ne peut s’agir d’une édition ultérieure, puisque René Bray prend soin de préciser que ces coquilles nouvelles ont été corrigées dès la deuxième.

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STAEL Germaine de

De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.

Édition originale avec cartons, Lausanne, Jean Mourer, 1796.

Un volume 21 x 12,5 cms. 376 pages.

Demi reliure plus récente avec dos lisse à filets dorés et pièce de titre.

Petit accroc à la coiffe. Intérieur comme neuf.

La page de titre est manquante, l’avant-propos et l’errata sont bien présents.

200 €

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