Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres. 1762-1777

Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des LettresLes Mémoires Secrets sont un objet littéraire curieux. Ils se présentent sous la forme d’un pseudo-périodique rétrospectif, composé d’articles courts, regroupés sous la forme d’un éphéméride.

Attribués à Bachaumont par la Préface, ils auraient en fait été rédigés par Pidansat de Mairobert et Moufle d’Angerville, qui gravitaient autour du Salon de Madame Doublet, dont le cercle est à l’origine d’une production de nouvelles à la main les plus importantes de Paris.

Succès de librairie, objets de plusieurs rééditions et de piratages si fréquents à l’époque, ils annonçaient la couleur :

« L’invasion de la Philosophie dans la République des Lettres en France est une époque mémorable par la Révolution qu’elle a opéré dans les Esprits. Tout le monde en connait aujourd’hui les suites et les effets. L’auteur des Lettres Persanes et celui des Lettres Philosophiques, en avaient jeté le germe ; mais trois sortes d’Écrivains ont surtout continuer à le développer. D’abord les Encyclopédistes, en perfectionnant la Métaphysique, en y portant la clarté, moyen le plus propre à dissiper les ténèbres dont la Théologie l’avait enveloppée, ont détruit le Fanatisme et la Superstition. À ceux-ci ont succédé les Économistes : s’occupant essentiellement de la Morale et de la Politique Pratique, ils ont cherché à rendre les Peuples plus heureux, en resserrant les liens de la Société par une communication de services et d’échanges mieux entendus, en appliquant l’homme à l’étude de la Nature, mère des vraies jouissances. Enfin des temps de trouble et d’oppression ont enfanté des Patriotes, qui, remontant à la source des Lois et de la Constitution des Gouvernements, ont démontré les obligations réciproques des Sujets et des Souverains. »

Prenons l’année 1762.

Il est question de l’Encyclopédie :
– 19 janvier. On parle beaucoup de la reprise de l’Encyclopédie. Les volumes de planches commencent à paraître ; ils réveillent la curiosité publique, et l’on se demande quand on verra finir cet ouvrage dont la suspension fait gémir l’Europe ? Tout le manuscrit est fait ; on n’attend qu’un regard favorable du gouvernement pour en profiter, et se mettre du moins à l’abri des persécutions de l’ignorance et du fanatisme, en sorte que l’autorité ne pourra plus se prévaloir contre ce dépôt immortel de l’esprit humain.

De la célèbre actrice, Mademoiselle Clairon :
Mémoires secrets...– 30 janvier : Mlle Clairon n’est point annoncée, qu’il n’y ait chambrée complète. Dès qu’elle paraît, elle est applaudie à tout rompre. Ses enthousiastes n’ont jamais vu, et ne verront jamais rien de pareil : c’est l’ouvrage le plus fini de l’art… Mais c’est de l’art, disent quelques critiques. Ils se rappellent qu’elle a longtemps été mauvaise, qu’elle a lutté six ans contre le public, que son organe bruyant assourdissait les oreilles, sans émouvoir le cœur. À force de tâter, elle s’est enfin fait un jeu à elle ; les glapissements de sa voix sont devenus les accents de la passion, son enflure s’est élevée au sublime.

De l’interdiction d’enseigner faite aux Jésuites :
« 8 août. Enfin le dernier coup est porté aujourd’hui à la Compagnie de Jésus. La Société est dissoute : ses membres sont exclus pour jamais de l’éducation de la jeunesse. Cette époque, on le répète, est d’une grande importance dans la Littérature. »

C’est aussi le début de l’Affaire Calas :
« – 6 août. Il court dans le monde une Lettre, au sujet d’un nommé Calas, roué à Toulouse, pour avoir assassiné, dit-on, son fils par fanatisme de religion, etc. On prétend que ce père infortuné est innocent. Il est question de travailler à réhabiliter sa mémoire. On attribue à M. de Voltaire cette Lettre, qui n’a pas la touche forte et pathétique dont ce sujet était susceptible en de pareilles mains.
– 15 août. M. de Voltaire, animé d’un esprit de charité des plus fervents, ne cesse d’écrire en faveur du Roué de Toulouse. Il envoie des Mémoires à toutes les personnes de considération, et ces nouvelles tentatives de sa part donnent lieu de croire que la première Lettre est de lui. On ajoute qu’il offre d’aider de sa bourse la malheureuse famille de cet innocent. »

Le persiflage n’est bien entendu pas absent :
« – 16 mars. Nous apprenons que M. Marmontel travaille à une Poétique. Nous espérons qu’il nous donnera de meilleurs préceptes en théorie qu’en action.
– 29 août. Personne, dans le monde Littéraire, ne doute que l’Éloge de Crébillon ne soit de M. de Voltaire. Il est fâcheux que ce grand homme ne puisse se guérir de la basse jalousie qu’on lui reproche si justement. »

Et parfois la plume glisse un peu :
« – 26 mars. Il va paraître incessamment Amélie, roman traduit de l’Anglais de Fielding. On y voit l’amour conjugal déployé dans toute sa force et dans toutes les positions possibles.
– 18 juin. M. de Crébillon, l’un des Quarante de l’Académie Française, dont on avait prématuré la mort depuis longtemps, est enfin décédé aujourd’hui. »

Mais le feuilleton de l’année, c’est la Saga Rousseau :
Rousseau, L'Emile« – 22 mai. Émile, ou de l’Éducation, par Jean Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Tel est le titre des 4 volumes in-8° qui paraissent depuis quelques jours. Cet ouvrage, annoncé et attendu, pique d’autant plus la curiosité du public, que l’auteur unit à beaucoup d’esprit le talent rare d’écrire avec autant de grâces que d’énergie. On lui reproche de soutenir des paradoxes ; c’est en partie à l’art séduisant qu’il y emploie, qu’il doit peut-être la grande célébrité ; il ne s’est fait connaître avec distinction que depuis qu’il a pris cette voie.
– 3 juin. L’Émile de Rousseau est arrêté par la Police. Cette affaire n’en reste pas là.
– 9 juin. Aujourd’hui, suivant le réquisitoire de M. le Procureur-Général, Émile, ou le Traité de l’Éducation, a été brûlé avec les cérémonies accoutumées. L’auteur est décrété de prise de corps. Heureusement qu’il est en fuite.
– 20 juin. On écrit de Genève du 12 de ce mois, que ce jour-là même le livre de Jean-Jacques Rousseau avait été arrêté et porté au Tribunal de la République, pour y être statué ce qu’il appartiendrait. On ne sait point au juste où est cet illustre fugitif. On le dit chez le Prince de Conti, on le dit à Bouillon, on le dit en Hollande, on le dit en Angleterre.
– 25 juin. On parle beaucoup du livre de Rousseau, qui doit servir de cinquième volume à son Traité de l’Éducation : C’est le Contrat Social. On prétend qu’il y en a des exemplaires dans Paris, mais en très petit nombre. On le dit extrêmement abstrait.
– 27 juin. On sait à présent où s’est retiré Rousseau. Il est chez un de ses amis dans le pays de Vaud.
– 30 juin. Actuellement que le livre de Rousseau est fort répandu, puisque tout Paris l’a lu, on peut former un résultat des jugements sur ce livre, qui ne sont point aussi divers qu’on pourrait le présumer à l’égard d’un ouvrage aussi singulier. Tout le monde convient que ce traité d’éducation est d’une exécution impossible, et l’auteur n’en disconvient pas lui-même. Pourquoi donc faire un livre, sous prétexte d’être utile, lorsqu’on sait qu’il ne servira de rien ? […] Ce livre, plein de belles et sublimes spéculations, ne sera d’aucun usage dans la pratique. On le lit, et on le lira sans doute avec avidité, parce que l’homme aime mieux le singulier que l’utile.
– 8 juillet. Il y a à Genève une fermentation considérable occasionnée par la condamnation du livre de Rousseau. […]
– 12 juillet. Le Contrat Social se répand peu à peu. On en fait venir par la poste de Hollande.
– 2 août. Suivant la gazette de Bruxelles, la Reine d’Hongrie défend très sévèrement l’introduction du livre de Rousseau dans ses États.
– 11 août. Les États Généraux ont aussi défendu chez eux l’introduction d’Émile. Si Rousseau a voulu faire parler de lui et se singulariser, il a pris une excellente route. Du reste, son livre est qualifié de toutes les épithètes malsonnantes qu’il pouvait désirer.
– 28 août. Il se publie dans les rues un long Mandement de M. L’Archevêque contre le livre de l’Éducation de Rousseau.
– 3 septembre. Le Contrat Social se répand insensiblement. Il est très important qu’un pareil ouvrage ne fermente pas dans les têtes faciles à s’exalter : il en résulterait de très grands désordres. Heureusement que l’auteur s’est enveloppé dans une obscurité scientifique, qui le rend impénétrable au commun des lecteurs. Au reste, il ne fait que développer des maximes que tout le monde a gravées dans son cœur ; il dit des choses ordinaires d’une façon si abstraite, qu’on les croit merveilleuses.
– 23 septembre. On ne cesse de faire des perquisitions du Contrat Social. Un nommé de Ville, libraire de Lyon, vient d’être arrêté et conduit à Pierre-Encyse. On a trouvé chez lui une édition qu’il faisait de ce livre.
– 14 novembre. La Faculté de Théologie de Paris vient de rendre publique la Censure contre le Livre d’Émile, ou de l’Éducation, par J.-J. Rousseau. Elle est en Latin et en Français, très détaillée, particulièrement sur le troisième volume. Elle trouve 19 hérésies dans cet auteur. Quelques critiques prétendent que l’article le plus mal traité dans cet ouvrage scientifique est celui de la Religion.

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Mémoires Secrets...

[BACHAUMONT]

Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, ou Journal d’un observateur. Tomes I à X. (Années 1762 à 1777)

Londres, John Adamson, 1780. Dix volumes 16,5 x 9,5 cms. 324 + 304 + 324 + 328 + 328 + 320 + 328 + 300 + 302 + 330 pages.

Pleine reliure du temps. Dos lisses ornés, pièces de titres et de tomaison. Plats ornés d’un double filet doré. Tranches marbrées.

Reliure passée avec petits manques. Tampons découpés aux pages de titre. Traces de mouillure claire aux marges intérieures de quelques volumes, sans atteinte au texte. Ex-Libris récents. Bon état global.

375 €

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