Madame de Stael fait un carton

Traité philosophique dans la veine des Moralistes, l’ouvrage de Madame de Staël, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, publié en 1796, porte aussi la marque de son temps.

Certes, il s’inscrit dans une lignée de réflexion classique :

  • « Les passions, cette force impulsive qui entraîne l’homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique. […] Le premier volume est divisé en trois sections ; la première traite successivement de l’influence de chaque passion sur le bonheur de l’homme ; la seconde analyse le rapport de quelques affections de l’âme avec la passion ou avec la raison ; la troisième offre le tableau des ressources qu’on trouve en soi, de celles qui sont indépendantes du sort, et surtout de la volonté des autres hommes. »
  • « Le bonheur est la réunion de tous les contraires, c’est pour les individus l’espoir sans crainte, l’activité sans inquiétude, la gloire sans la calomnie, l’amour sans l’inconstance, l’imagination qui embellirait à nos yeux ce qu’on possède, et flétrirait le souvenir de ce qu’on aurait perdu. »
  • « Les moralistes doivent apprendre aux individus à se passer du bonheur. »
  • « On m’objectera peut-être qu’en voulant dompter les passions, je cherche à étouffer les plus belles actions des hommes, des découvertes sublimes, des sentiments généreux. Quoique je ne sois pas entièrement de cet avis […] j’ai tâché d’offrir un système de vie qui ne fut pas sans quelques douceurs. »

Mais la fille de Necker, favorable à une monarchie constitutionnelle devenue obsolète lors de la proclamation de la République en 1792, avait dû s’exiler. Les violents combats politiques de l’époque sont partout présents dans cette oeuvre :

  • « À cette époque monstrueuse, […] le bonheur des nations serait de concilier ensemble la liberté des républiques et le calme des monarchies, l’émulation des talents et le silence des factions. » [cette même idée est répétée deux fois à huit pages d’intervalle]
  • « On est d’accord, je pense, sur l’absurdité d’une constitution démagogique. (J’entends par constitution démagogique celle qui met le peuple en fermentation, confond tous les pouvoirs, enfin la constitution de 1793.) »

Il était prévu une deuxième partie, qui ne verra jamais le jour, et qui devait, après les individus, étudier les passions d’un point de vue politique. Le plan en est donné dans l’Introduction du premier volume.

  • « Je compte examiner les gouvernements anciens et modernes, trouver la cause de leur naissance, de leur durée et de leur destruction, dans la part plus ou moins grande qu’ils ont faite au besoin d’action qui existe dans toute société. »

Madame de Stael y renonça très vite, puisqu’elle fit supprimer la mention « Première Partie » dès le second tirage de son volume. Soit elle était dépassée par l’ampleur de la tâche, à laquelle elle fait allusion, soit elle ne voulait pas entrer dans une polémique trop détaillée.

Ou peut-être se rendit-elle plutôt compte que ses louanges envers « une hérédité modifiée, comme en Angleterre », et son opinion selon laquelle « aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d’abus pour qu’un jour de révolution n’arrache plus de larmes que tous les maux qu’on voudrait réparer par elle », étaient complètement à côté de la nouvelle réalité.

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Notre exemplaire ne comporte pas de page de titre, mais fait partie de l’Édition Originale.

Comment en être si sûrs ? Grâce aux limiers qui nous ont précédés.

Escoffier en 1934, Schazmann en 1938, Longchamp en 1949, se sont penchés dur l’histoire des éditions de l’œuvre de Germaine de Staël. En ce qui concerne plus particulièrement De l’influence des passions,… ils ont détecté la présence de deux états différents de l’édition originale, parue chez Jean Mourer à Lausanne, ces deux états se différenciant par la présence ou non de cartons, reprenant les corrections faites au cours du tirage par l’auteur.

René Bray, dans un article du Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire de 1953, est allé plus loin, ce qui lui a permis de repérer l’existence de quatre états différents de cette édition originale, les différences portant sur la mention ou non de Première partie, sur l’épigraphe, sur la présence d’errata, et sur celle de cartons. Il a d’ailleurs détecté 12 cartons affectant 16 pages et comportant 28 corrections, là où ses devanciers indiquaient 6 cartons affectant 9 pages et comportant 8 corrections.

Voici les quatre états qu’il a identifiés :

Notre exemplaire correspond au quatrième état, puisqu’il comprend errata et cartons. Ainsi que les nouvelles coquilles induites par ces cartons, comme le mot Caton au pluriel page 39. Il ne peut s’agir d’une édition ultérieure, puisque René Bray prend soin de préciser que ces coquilles nouvelles ont été corrigées dès la deuxième.

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STAEL Germaine de

De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations.

Édition originale avec cartons, Lausanne, Jean Mourer, 1796.

Un volume 21 x 12,5 cms. 376 pages.

Demi reliure plus récente avec dos lisse à filets dorés et pièce de titre.

Petit accroc à la coiffe. Intérieur comme neuf.

La page de titre est manquante, l’avant-propos et l’errata sont bien présents.

200 €

Devenez un Bourgeois Campagnard !

« La liberté, le grand air, la lumière, c’est véritablement la vie ; à la campagne seulement se trouvent réunies ces trois conditions indispensables à la santé. Vivre à la campagne, c’est le rêve de presque tous les habitants des grandes villes qui, ayant vécu dans le tourbillon et la fièvre des affaires, sont usés et blasés de leurs plaisirs fatigants et ruineux. »

Vous vous êtes reconnus ?

Alors, voici le livre qu’il vous faut :

« C’est cette existence calme et paisible, remplie de poésie, de charmes, de jouissances et de plaisirs, que nous allons nous efforcer de décrire.

La première partie comprend les différentes occupations à la campagne : nous étudions d’abord tout ce qui a rapport à l’habitation, et au mobilier, depuis le château jusqu’à la ferme, sans oublier la maison de plaisance. La formation et l’entretien du jardin d’agrément, la culture et la taille des arbres ; le jardin fruitier et potager ; les maladies des arbres et des plantes, ainsi que les insectes qui leur sont nuisibles, etc.

Dans la deuxième partie, nous passons en revue les travaux : nature des différents sols, leur préparation, leur entretien, leurs produits ; ceux de la ferme et des animaux domestiques qui la peuplent. L’agriculture y trouve également sa place, de même que la fabrication des boissons : vin, cidre, bière.

Dans la troisième partie, exclusivement réservée aux plaisirs, nous décrivons tour à tour le dressage des chevaux, l’entretien des équipages, l’équitation, l’élevage et l’éducation des chiens, la chasse, la pêche, le canotage, la vélocipédie, le billard, les jeux d’adresse, les travaux artistiques, l’empaillage des oiseaux, etc. »

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RIS-PAQUOT

Le Livre du bourgeois campagnard : Habitation, jardinage, culture, basse-cour, ferme, animaux, chasse pêche, plaisirs divers. Ouvrage orné de 353 gravures.

Paris, Henri Laurens, 1892.

Un volume 23 x 15,5 cms. 488 pages. Percaline éditeur ornée.
Brochage fragile. Pages 69 à 76 débrochées.

45 € + port

L’Histoire générale des Voyages, de l’Abbé Prévost

L’Abbé Prévost, célèbre par son Manon Lescaut, et en partie rebelle à ses vœux de bénédictin, avait dû se réfugier longtemps à l’étranger, d’abord en Hollande, puis à Londres, où il acquit une parfaite connaissance de la langue anglaise.

Green - Collection of Voyages and TravelsC’est sans doute autant par goût que par besoin d’argent, qu’il accepta de traduire en français une publication qui s’annonçait monumentale, A new general collection of voyages and travels, par John Green, qui commença à paraître en Angleterre en 1745.

L’objectif de Green était ambitieux : « Notre entreprise a trois buts d’une égale importance : 1° Empêcher la perte d’un grand nombre de livres précieux ; 2° rendre commun des livres rares ; 3° former un corps des meilleurs auteurs qui ont écrit sur les différentes parties du monde. »

Après avoir expliqué pourquoi tous les ouvrages précédents étaient (bien entendu) mauvais, Green expose sa méthode : « Au lieu de donner chaque auteur entier dans l’ordre de publication, nous séparons son Journal et ses aventures de ses Remarques. La première de ces deux parties est donnée sans mélange ; la seconde est incorporée avec les remarques des autres Voyageurs sur les mêmes régions. »

Prevost - Histoire générale des VoyagesDès le début, Prévost ne se contenta pas d’une simple traduction : « Mes additions consistent dans les liaisons historiques qui ont été négligées, j’ai supprimé aussi plusieurs notes, les unes que j’ai crues inutiles, d’autres que les honnêtes gens auraient trouvé choquantes. Dans quel pays du monde et dans quelle religion même lirait-on volontiers des invectives contre le gouvernement et la religion d’autrui, surtout lorsqu’elles ne sont d’aucun usage pour l’éclaircissement du texte historique ? »
[Les principales suppressions faites par Prévost seront publiées dans la Préface de la Continuation, au tome 65.]

Il fit aussi refaire les cartes, et les gravures : « Quoique les Figures anglaises ne soient pas sans beauté, on trouvera la différence fort grande à l’avantage des miennes. Au lieu d’une Planche morte, où les hommes et les animaux n’offraient proprement que les dehors de leur forme, M. Cochin Fils a su tracer dans chaque figure la vérité du caractère, sans diminuer celle de la ressemblance. »

S’il avait raison pour les cartes, celles de l’édition française étant nettement supérieures, il eut une mauvaise idée pour les gravures, bien plus nombreuses et vivantes dans l’édition anglaise.

Tout allait bien. Les volumes, vendus par souscription, soit au format in-4, soit au format in-12 (quatre volumes in-12 pour un volume in-4) paraissaient régulièrement, et se débitaient correctement, quand Green, après son volume concernant la Chine, arrêta brutalement l’entreprise.

C’est qu’en Angleterre, l’édition avait bien moins de succès, et Green se voyait privé des subventions publiques promises.

Prévost décida de poursuivre seul l’aventure en France où, écrit-il avec un plus qu’un brin d’esprit cocardier, « les affaires ne font rien perdre aux Sciences de la faveur qu’elles méritent. »

Il en profita pour refondre les principes de l’ouvrage : « Après avoir été réduit à suivre les auteurs anglais, en remédiant, dans l’occasion, à leur excès de pesanteur et de prolixité, à leurs répétitions sans fin, à leurs excursions déplacées, en les diminuant beaucoup, je ferai désormais profession de marcher sans guide. »

Le plan sera complètement revu à partir du chapitre sur l’Amérique, et pour les chapitres restant de l’Asie, « je m’attacherai à faire paraître avec plus d’égalité les voyageurs de quelques Nations dont les auteurs anglais appréhendaient des comparaisons peu avantageuses pour eux-mêmes dans la concurrence de la Navigation et du Commerce. Je mettrai les Relations dans un ordre qui puisse les faire servir entre elles à se prêter du jour, et donner à l’Ouvrage la qualité d’une véritable histoire, par la liaison des événements. »

L’Amérique commence au tome 45 de l’édition in-12. Mais l’auteur revient quelque peu sur ses promesses antérieures : « Il n’est pas question de jeter si tard les fondements d’un autre ouvrage. Mais s’il est trop tard pour renoncer au plan des Anglais, au lieu de m’abandonner aux Voyageurs, il me paraît nécessaire de commencer par une Exposition générale, qui contiendra l’histoire des Découvertes et des Établissements. »

En 13 ans, de 1746 à 1759, Prévost aura réalisé 15 volumes in-4 (7 traduits de l’anglais, 8 de son cru), soit 60 volumes in-12 (28 traduits de l’anglais, 32 de son cru).

S’y ajoute en 1761 une Table Alphabétique des Matières, qui a le mérite d’être analytique. Elle fut établie par Chompré, neveu (selon le tome 65) ou frère (selon le tome 69) de l’auteur du Dictionnaire de la Fable.

Cinq ans plus tard, et trois ans après la mort de l’Abbé Prévost, commencent à paraître une Suite, puis une Continuation.

La Suite comprend les « Voyages de terre » et des « Restitutions et Additions de l’Édition de Hollande » (en fait, principalement des ajouts concernant des explorateurs hollandais). Cette référence à l’Édition de Hollande n’apparaît en page de titre que pour les volumes 65 à 68, et disparaît à partir du 69. A cette occasion, pour marquer cette différence, la Suite est rebaptisée Continuation.

L’Éditeur des 4 volumes de la Suite et des quatre premiers volumes de la Continuation n’est plus Didot, mais Rozet : à la mort de Didot Père, le fonds de l’Histoire des Voyages était passé chez Durand puis, à la mort de ce dernier, fut racheté par Rozet.

Le Prospectus de la Suite paraît en 1765, les 4 premiers volumes en 1766. Mais un retard de 14 mois sera causé aux volumes suivants, qui ne paraitront qu’en 1768, par une grave maladie cutanée frappant le rédacteur principal, dont tous les détails médicaux sont longuement exposés dans le Discours Préliminaire du tome 69 de l’édition in-12. Sans nul doute pour calmer les souscripteurs impatients.

A partir du tome 73 de l’édition in-12, l’éditeur devient Panckoucke. Il y aura en tout 80 volumes in-12, ou 20 volumes in-4. Les quatre derniers paraîtront en format in-12 en 1789, mais, la Révolution étant passée par là, ne sortiront en format in-4 qu’en l’An X (1802).

Un Abrégé sera commencé par La Harpe, toujours chez Panckoucke, puis continué par V. de Comeiras. 24 volumes in-8 paraitront chez Ledentu en 1825.

Cette œuvre a été diversement jugée. Barbier, par exemple, en dit beaucoup de mal.

Elle n’en reste pas moins une parfaite synthèse des connaissances géographiques accumulées à l’époque. Ses cartes sont excellentes. Vivante, par les récits des voyageurs, elle est aussi descriptive, autant des mœurs des pays explorés, que de la manière dont ces mœurs étaient considérés par des yeux occidentaux.

Elle montre aussi qu’il restait beaucoup à découvrir. Et que, si Prévost se prévalait d’une approche scientifique, ce n’est pas à la manière dont nous l’entendons aujourd’hui. L’Examen de la question s’il y a des Géants aux Terres Australes, qui figure au tome 68, en est un bon exemple.

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Nous disposons d’un grand nombre de volumes de cette Histoire générale des voyages, ou nouvelle collection de toutes les Relations de voyages par mer et par terre qui ont été publiées jusqu’à présent dans les différentes langues de toutes les nations connues.

Un catalogue illustré détaillé peut être téléchargé ici.

10 % de réduction pour tout achat de 3 volumes et plus.

15 % de réduction pour tout achat de 5 volumes et plus.

20 % de réduction pour tout achat de 10 volumes et plus.

Deux visions photographiques de la guerre de 1914-1918

Durant la Grande Guerre, la photographie connaît une diffusion importante, principalement par l’intermédiaire d’hebdomadaires comme L’Illustration ou Le Miroir.

Parallèlement, la Section photographique de l’Armée est instituée le 9 mai 1915 par le général Joffre pour contrer la propagande adverse ; son personnel était de statut exclusivement militaire.

Elle publie en 1916, chez l’éditeur Armand Colin, deux volumes de « Documents », accompagnés de légendes en quatre langues, rédigées par Ardouin-Dumazet, journaliste français spécialisé dans les guides touristiques.

Ces « Documents » laissent une impression étrange : si la mise en page est travaillée, les images paraissent distanciées. A part les photographies des destructions causées par les combats, on n’a pas l’impression d’être en guerre, mais peut-être en manœuvres

Des reportages sur le quotidien des soldats, enjolivé même à propos des tranchées ; des vues de troupes et de matériel, mais aucune image de blessés ou de mort, à l’exception d’une seule photo où figure un cercueil recouvert d’un drapeau tricolore.

Que du rassurant, renforcé par des légendes totalement neutres et factuelles. Dans ce sens, le choix du rédacteur avait été judicieux. Mais il n’y aura pas de volume couvrant les années 1917-1918.

Toute autre est l’approche du journal Le Miroir. Fondé en 1912 pour succéder au supplément hebdomadaire du Petit Parisien, il annonce la couleur en sous-titre : « Le Miroir paie n’importe quel prix les documents photographiques relatifs à la guerre présentant un intérêt particulier ».

Les images sont chocs : des cadavres, militaires ou civils, des blessés, accompagnées de légendes agressives.

Déjà deux visions : « Communication » s’oppose à « Sensation ».

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Ministère de la Guerre, Section Photographique de l’Armée

La Guerre. 2/2

Paris, Armand Colin, 1916. Deux volumes brochés, à l’italienne 29 x 37 cms. 286 + 286 pages. 240 + 240 planches photographiques avec légendes en plusieurs langues, textes par Ardouin-Dumazet.

Demi reliure toile plus récente, couvertures originales collées sur carton fort.

Très bon état de l’ensemble.

Contient : La Vie du soldat. Abris et tranchées. Les Alliés à Salonique. Dans la forêt d’Argonne. La Bataille de Champagne. Reims – Soissons – Arras. En Alsace reconquise. Armes et munitions. En Artois. Avions et autos. Prisonniers et trophées. De l’Yser à la mer du Nord. Verdun. Les étapes du blessé. La Marine de Guerre. En Orient. Equipement et ravitaillement. L’Armée coloniale. L’offensive de la Somme. La Marne.

250 €

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Le Miroir de la Guerre 1914-1918.

6 volumes (du n° 37, 9 août 1914 au n° 303, 14 septembre 1919)

En 6 volumes, seize pages abondamment illustrées par numéro.

Demi reliure rouge uniforme, Dos lisses, titres et filets dorés.

Reliures un peu frottées aux bords sur certains volumes, intérieur très frais.

300 € + port (> 20 kgs)

La Satire XII de Boileau sur l’Équivoque

Boileau - Satire XIIPourquoi, en 1705, Boileau reprend-il la plume pour composer sa Satire XII sur l’Équivoque, qui sera interdite par Louis XIV et publiée seulement après sa mort ?

Parce que les Jésuites l’énervent.

Leur controverse avec les Jansénistes, qui dure depuis une soixantaine d’années et porte sur de multiples points de doctrine – dont certains, aujourd’hui, nous paraissent bien abscons – vient d’atteindre un nouveau pic.

En 1690, ainsi que le raconte Madame de Sévigné, Boileau attaque un livre de Francesco Amico (Amicus) soutenant qu’un Chrétien n’est pas obligé d’aimer Dieu pour obtenir sa Grâce. Il en fait le sujet de son Épitre XII sur l’amour de Dieu, parue en 1695, dans laquelle il défend les idées développées par Pascal dans les Provinciales.

Confesseurs insensés, ignorants séducteurs,
Qui, pleins des vains propos que l’erreur vous débite
Vous figurez qu’en vous un pouvoir sans limite
Justifie à coup sûr tout pécheur alarmé,
Et que sans aimer Dieu l’on peut en être aimé.

Les Jésuites avaient peu apprécié, et se mirent à attaquer Boileau dans le Journal de Trévoux.

Longtemps silencieux, Boileau met plusieurs années avant de se décider à répondre, tout en élargissant le débat, en le portant sur la notion plus générale de l’Équivoque.

Le thème n’est pas nouveau sous sa plume, mais il n’avait été qu’esquissé dans sa première Satire, composée presque 50 ans auparavant :

Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes

Boileau - Satire XIIL’Équivoque, dont on ne sait d’ailleurs s’il s’agit d’un mot masculin ou féminin (c’est l’objet des tous premiers vers de cette Satire XII), a une sœur, l’ignorance, et deux filles, l’hérésie et l’idolâtrie.

Elle se trouve être la source des malheurs du monde :

Le vrai passa pour faux et le bon droit eut tort

Surtout quand elle conduit à des guerres de religion :

Car quel Lion, quel Tigre, égale en cruauté
Une injuste fureur qu’arme la piété ?

Texte moral, la Satire XII est aussi un texte de combat :

J’entends déjà d’ici tes Docteurs frénétiques
Hautement me compter au rang des hérétiques

qui se conclut par une interpellation directe à l’Équivoque :

Ou si plus sûrement tu veux gagner ta cause,
Porte-la dans Trévoux à ce beau Tribunal,
Où de nouveaux Mydas un Sénat monacal,
Tous les mois, appuyé de ta sœur l’Ignorance,
Pour juger Apollon, tient, dit-on, sa séance.

Louis XIV considérait les Jansénistes comme une « secte républicaine ». Il n’eut donc pas à se forcer beaucoup pour prononcer l’interdiction de la Satire XII, que lui recommandait son confesseur, le Père Jésuite Le Tellier.

Cette pièce ne parut « officiellement » qu’en 1716, quatre ans après la mort de Boileau, et surtout un an après celle de Louis XIV.

Mais auparavant quelques éditions plus ou moins clandestines avaient commencé à circuler depuis 1711.

Notre édition date de 1713, mais ne porte ni mention d’éditeur, ni mention de lieu, uniquement la date. Elle correspond à la rubrique n° 78 de la Bibliographie générale des œuvres de Nicolas Boileau-Despréaux et de Gilles et Jacques Boileau, publiée par Émile Magne chez Giraud-Badin en 1929.

On pourrait la considérer comme une impression hollandaise, si l’on admet la règle énoncée par Émile Magne, qui fait remarquer que les éditions parisiennes ne comportaient que des textes de Boileau, tandis que les hollandaises incluaient d’autres textes.

Ce qui est le cas de notre exemplaire qui, outre un Avertissement du Libraire, la Préface de Boileau à sa Satire, une Épitaphe d’Antoine Arnauld, trois Épigrammes et une Lettre à Racine du même, comprend une Épigramme à l’honneur de Monsieur Arnauld par Monsieur Racine, une Ballade sur Escobar par Monsieur de La Fontaine, et une Apothéose de Boileau non signée.

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Boileau - Satire XIIBOILEAU

Satire XII de Monsieur Boileau Despreaux sur l’Équivoque, suivie de quelques autres Pièces curieuses

Sans lieu, 1713.
Un volume 16 x 10 cms. 35 pages.

Reliure XIXe signée A. Durand plein veau raciné, dos lisse orné. Triple encadrement de filets or sur les plats. Tranches rouges. Ex-libris. Minuscule manque de cuir au dernier plat.

250 €

Un roman populaire haletant : le cycle de La Grande Iza

Alexis BouvierLa Biographie d’Alexis Bouvier est fort maigre : né en 1836, mort en 1892, il est enterré au Père-Lachaise.

Voici la brève notice que lui consacre le Supplément au Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse :
« Romancier et auteur dramatique, né dans une famille d’ouvriers, il apprit l’état de ciseleur en bronze, qu’il exerça jusqu’en 1863.
Pendant ses loisirs, M. Bouvier avait cherché à suppléer par l’étude l’insuffisance de son instruction première. Doué de beaucoup de verve et d’imagination, il débuta dans la carrière des lettres en écrivant des livrets d’opérettes qui eurent du succès.
Depuis lors, il a écrit des vaudevilles, des drames et un assez grand nombre de romans, qui ont paru dans divers journaux et qui rappellent la manière de Gaboriau. Quant à son style, il est vigoureux et coloré. »

Aucun autre dictionnaire ne le mentionne, pas même le récent Dictionnaire du Roman populaire francophone, publié sous la direction de Daniel Compère en 2007.

Il semble ne rester de lui qu’une chanson : La Canaille, qui aura du succès pendant la Commune de Paris :

Dans la vieille cité française
Existe une race de fer,
Dont l’âme comme une fournaise
A de son feu bronzé la chair.
Tous ses fils naissent sur la paille,
Pour palais, ils n’ont qu’un taudis.
C’est la canaille !
Eh bien ! j’en suis !
(texte complet ici)

Et pourtant, Alexis Bouvier fut l’un des soutiers du roman populaire de la fin du XIXe siècle.  Prolixe, comme la plupart de ses confrères, il a commis plus d’une trentaine de volumes.

affiche grande izaSi l’on considère que le roman populaire se définit par « un succès public affiché et la relégation symbolique dans les genres ignobles» (Pascal Ory), alors le cycle de La Grande Iza appartient bien au genre.

Aventurière sans scrupules, Iza est prête à tout.

Mais elle trouve sur sa route l’inspecteur Huret, secondé par le matelot Simon Rivet, « long comme un mât et maigre comme un arête » et Aristide Leblanc, dit Chadi, ciseleur en bronze (tiens, tiens…)

Leur lutte sera longue, la morale triomphera, mais sur le fil, et ce n’est pas la Justice qui infligera à Iza son châtiment.

Entre temps, dans un scénario vif et énergique, machinations, rebondissements, bons sentiments, (vrais) crimes et (faux) suicides, péripéties inattendues, changements d’identité, duels, se succèdent dans univers tantôt bourgeois tantôt interlope.

« Alors Huret, raconta tout ce qu’il savait sur la grande Iza, depuis le jour où Pierre Davesne et son matelot, Simon Rivet, avaient rencontré la Zingare dans le campement des banquistes forains à Montrouge, la comédie payée par Davesne, réglée par lui et qu’elle joua avec le vieux sauvage Rigobert ; lui se faisant passer pour son oncle, sous le nom de Danielo de Zinstsky, et elle ne se disant pas encore de famille princière… cette comédie consistait à faire épouser Iza à Fernand Séglin, et le malheureux devait reconnaître quelques jours après que celle qu’il adorait était une intrigante, il la surprenait dans les bras d’un bohémien du nom de Golesko, et les deux misérables le volaient et le ruinaient en le déshonorant.
Bouvier - La Grande IzaHuret raconta la deuxième période de sa vie : complice d’un assassinat, pour sauver les coupables, elle se livrait au juge d’instruction, continuant toujours sa vie de dépravation, se livrant à celui qu’elle aimait une heure, un jour ; puis un jour, ruinant des milliers de malheureux, en lançant à la tête d’une société d’escrocs, l’honnête homme qui l’adorait et qu’elle avait failli déshonorer. Elle avait encore pour complice alors ce même Karl, qui venait de l’aider dans un crime bien plus épouvantable encore, car c’était à Paris qu’elle avait passé les quelques jours de l’absence attribuée à son voyage en Moldavie… »

Au Salon de 1882, le peintre Vlaho Bukovac obtint un grand succès avec son tableau La Grande Iza (aujourd’hui au Musée de Novi Sad), peint dans le style de l’Olympia de Manet.

Nous disposons du cycle complet en 6 volumes in-12, et du volume de La Grande Iza, illustré de 55 gravures sur bois.

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BOUVIER Alexis

Cycle La Grande Iza : La Femme du mort. 2/2
Paris, Flammarion, sans date, quarante-cinquième édition [1897]. Deux volumes 18 x 12 cms. 316 + 195 pages

Cycle La Grande Iza : La Grande Iza
Paris, Flammarion, sans date, nouvelle édition [1884]. Un volume 18 x 12 cms. 588 pages.

Cycle La Grande Iza : Iza, Lolotte et compagnie
Paris, Flammarion, sans date, nouvelle édition [circa 1885]. Un volume 18 x 12 cms. 408 pages.

Cycle La Grande Iza : Iza la ruine
Paris, Marpon et Flammarion, sans date, quatrième édition [circa 1885]. Un volume 18 x 12 cms. 371 pages.

Cycle La Grande Iza : La Mort d’Iza
Paris, Marpon et Flammarion, sans date, huitième édition [circa 1885]. Un volume 18 x 12 cms. 381 pages.

Demi reliure. Dos lisse à faux nerfs dorés. Reliure un peu frottée. Bon état intérieur.

Les 6 volumes : 75 € + port

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BOUVIER Alexis

La Grande Iza, suivi de Bayonnette

Paris, Jules Rouff, sans date (circa 1890).
Collection Célèbres romans français.

Un volume 27,5 x 18,5 cms. 428 + 311 pages.
Édition illustrée de 55 gravures sur bois.
Reliure percaline rouge à décors noirs.
Coiffes usées. Texte frais.

20 € + port