Anthologie des seconds couteaux

En 1880, le grammairien Prosper Poitevin fait paraître les deux volumes d’une anthologie : Petits poètes français de la fin du XVIIe à la fin du XVIIIe siècle.

Elle renferme bien des pépites.

Bien sûr, on y trouve de multiples variations sur l’Amour ou la Nature, ainsi que des adaptations d’auteurs classiques comme Virgile ou Homère. Mais il est du charme dans les différences d’exécution de ces exercices imposés.

Et quelques bonnes surprises, comme les poèmes en vers de 5 pieds consacrés aux Quatre saisons, par Gentil Bernard, par exemple. Ou la pièce de Chaulieu, Sur la première attaque de goutte que j’eus en 1695.

Quelques vers isolés auraient mérité de passer à la postérité :

Tu vois trop mon rival, et tu me vois trop peu. (Chaulieu)

Beaux titres de tout temps suivirent la Finance. (Sénecé)

Tout louer est d’un sot, tout blâmer est d’un fat. (Marie-Joseph Chénier)

L’Homme veut être, et ne peut résister
Au sentiment de sa propre durée. (Marmontel)

Dont certains peuvent aussi être lus à double sens :

Le sexe fait valoir les traits du badinage
Et sa vive saillie emporte un doux suffrage. (Le Brun)

Quelques audacieux tentèrent de rivaliser avec La Fontaine, sans que la morale de leurs fables supporte la comparaison.
Tel Imbert :

Dès qu’on eût aux vertus enlevé leur salaire,
On ne vit presque plus d’animaux vertueux.

 Ou Florian :

Soyons contents du nécessaire,
Sans jamais souhaiter de trésors superflus :

Il faut les redouter autant que la misère,
Comme elle, ils chassent les vertus.

Il réussit mieux quand il ne s’encombre pas d’animaux, comme dans Les Deux chauves :

 Un jour deux chauves dans un coin
Virent briller certain morceau d’ivoire :
Chacun d’eux veut l’avoir : dispute et coups de poing.
Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire,
Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor.
Un peigne était le beau trésor
Qu’il eut pour prix de sa victoire.

Ce siècle est celui de l’esprit, qu’il soit amoureux :

Je dis un jour à mon amie :
Avant que Doris fut à moi,
Avant le bonheur de ma vie,
Quel autre avait-il eu sa foi ?
Je vois ma bergère qui compte
Gravement avec ses dix doigts :
Le rouge au visage me monte,
Je frissonnais à chaque fois.
Ton calcul a de quoi confondre :
As-tu formé tant de liens ?
Paix ! dit elle ; avant de répondre,
Je m’amuse à compter les tiens.
(Léonard, La Question indiscrète)

ou littéraire :

Dans une liste triomphante
De célèbres auteurs que votre livre chante
Je ne vois point mon nom placé.
A moi, n’est-il pas vrai ? vous n’avez point pensé.
Mais aussi dans le même rôle
Vous avez oublié Pascal,
Qui pourtant ne pensait pas mal.
Un tel compagnon me console.
(Madame Deshoulières, Au R.P. Bouhours, sur son livre de L’Art de bien penser sur les ouvrages d’esprit)

Ce siècle est aussi traversé par des sujets récurrents : Il n’y a pas que Voltaire et Rousseau à être marqués par le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne :

Tu fus, Lisbonne, ô sort barbare !
Tu n’es plus que dans nos regrets !
Un gouffre est l’héritier avare
De ton peuple et de tes palais :
Tu n’es à la vue alarmée
Qu’une solitude enflammée
Que parcourt la mort et l’horreur :
Un jour les siècles, en silence,
Planant sur ton cadavre immense,
Frémiront encor de terreur.
(Le Brun, extrait de l’Ode sur la mort de Lisbonne)

Ce siècle est aussi celui de la philosophie, et de l’Encyclopédie.
Avec ses ardents partisans :

Le genre humain, déchu de ses droits légitimes,
Au joug usurpateur semblait partout s’offrir,
Et méritait sa honte en daignant le souffrir.
[…]
Aux feux qu’ont allumés Rousseau, Bayle et Voltaire,
J’ai vu se dissiper cette ombre héréditaire
Qui couvrait les humains dans la nuit expirans.
[…]
Philosophes français, nés dans l’âge éclairé
Que les fils de Tartufe ont en vain dénigré,
Cultivant chaque jour l’intelligence humaine,
Vous avez fait valoir et grossi son domaine.
(M.-J. Chénier, Discours sur la calomnie)

Et ses violents détracteurs :


Et tous ces demi-dieux, que l’Europe en délire
A depuis cent hivers l’indulgence de lire,
Vont dans un juste oubli retomber désormais,
Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais !
[…]
Et ce vain Beaumarchais, qui trois fois avec gloire
Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire ;
Et ce lourd Diderot, docteur en style dur,
Qui passe pour sublime à force d’être obscur ;
Et ce froid D’Alembert, chevalier du Parnasse,
Qui se croit un grand homme et fit une préface.
(Gilbert, Le Dix-huitième siècle, satire, à M. Fréron)

Dans la rubrique Querelles Littéraires, une mention particulière va à Ponce-Denis Écouchard Le Brun, dont l’ennemi intime semble être La Harpe, prolifique écrivain au succès mitigé, et auteur d’un Cours de littérature française en 18 volumes, parfois fort critiqué.

Non, La Harpe au serpent n’a jamais ressemblé ;
Le serpent siffle, et La Harpe est sifflé.

Oh ! La Harpe est vraiment un professeur unique !
Il vous parle si bien de vers, de poétique,
Qu’instruit par ses leçons, on ne peut désormais
Lire un seul des vers qu’il a faits.

Mais Le Brun avait plus qu’un ennemi. A Baour-Lormian qui l’avait attaqué par ces vers :

Le Brun de gloire se nourrit ;
Ainsi, voyez comme il maigrit.

Il répondit :

Sottise entretient la santé,
Baour s’est toujours bien porté.

Il n’hésitait pas non plus à attaquer l’Académie :

On fait, défait, refait ce beau dictionnaire,
Qui, toujours très bien fait, sera toujours à faire.
(Sur notre Dictionnaire Académique)

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Petits Poètes FrançaisPOITEVIN Prosper
Petits Poètes français, depuis Malherbe jusqu’à nos jours, avec des notices biographiques et littéraires sur chacun d’eux. 2/2
Paris, Firmin-Didot, 1880. Deux volumes 26,5 x 18 cms. 678 + 760 pages. Demi reliure. Dos à 4 nerfs.
Reliure frottée avec petits manques en coiffe et aux mors. Coins émoussés. Rares rousseurs.

70 € + port

Un commentaire sur “Anthologie des seconds couteaux

  1. ObïOxOïdO dit :

    Grâce à ces quelques extraits,
    L’offre devient alléchante
    Mais loin d’une idée méchante
    A juger tous ces portraits,
    De piètres seconds couteaux.
    Un lien pour une vidéo.

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