J’aime la lecture, et la reliure est sa plus grande ennemie

Les livres sont des amis qu’il faut pouvoir traiter familièrement. J’aime la lecture, et la reliure est sa plus grande ennemie. S’il y a une profession inutile, c’est celle des relieurs ; elle ajoute à la cherté des livres, et nuit à leur usage : c’est du carton doré et surdoré, ce sont des peaux de bêtes bien polies, dont on couvre les productions du génie, et que l’on vend à l’ostentation et à l’ignorance. Le relieur me défend d’y toucher, en enfermant le chef d’œuvre de la pensée entre deux planches bien dures, et dès que l’on dit d’un livre : Ô que cela est bien relié ! c’en est fait, on ne l’ouvre plus. Les feuilles peu à peu se collent de manière qu’on n’ose plus les séparer ; le volume doré et brillant figure en masse, et n’est plus qu’un meuble meublant.

Avec ce que coûtent les reliures, on aurait une autre bibliothèque : mais on achète des livres comme des magots de la Chine et des biscuits de Sèvres, pour en faire ornement ; et tel dit avec une naïveté remarquable : Après tout, le prix s’en trouvera dans mon inventaire. Ne vaudrait-il pas encore mieux avoir des pensées que des peaux de mouton ?

Quand j’entre dans une de ces bibliothèques qui ressemblent à un grand rideau diapré, je dis du possesseur : Il achète, il dépense, et il ne lit pas. La Fontaine a dit du trésor d’un avare : «Mettez-y une pierre, elle vous vaudra tout autant.» Ce mot ne saurait avoir une plus heureuse application.

Cependant, les livres sont faits pour être lus et relus, maniés et remaniés. Un Horace tout neuf ne peut appartenir qu’à un sot. Les livres sont comme les olives, les pochetés sont les meilleurs.

reliuresMais comment aborder ce chef d’œuvre, sorti des mains du relieur avec des parures éblouissantes ? Il est artistiquement encadré dans du veau fauve ou du maroquin du dernier fini ; des ciselures, des filets et des filigranes en tracent le pourtour, c’est un vrai bijou ; on le rangera avec respect sur des tablettes non moins imposantes, et qui ne cèdent en rien à la pompe des volumes ; ils dorment là toute l’année, et jamais le soleil ne caresse leur dos.

A moi, faciles et complaisantes brochures ! vous ne m’empêchez pas, comme les belles éditions, de lire longtemps ; vous ne me fatiguez ni l’œil, ni la main, vous n’êtes point rebelles à mes caresses. Je tourne et retourne le livre dans tous les sens ; il m’appartient, je le corne et le charge de notes ; je fais connaissance avec lui d’un bout à l’autre. Ô brochures ! vous ne surchargez point ma table ; et si vous tombez, je ne crains ni pour vous ni pour moi.

Mais ce livre superbement relié, je n’en puis rien faire ; il m’échappe des doigts, il a un air matériel, il m’offre la dépouille de tel animal qui convient il est vrai à certains ouvrages impies et libidineux, mais toi, mon cher Marc Aurèle, toi qui sur le trône du monde connus la simplicité, qu’as-tu besoin d’être relié en maroquin ?

Entrez chez moi, vous n’y trouverez pas un seul volume relié ; c’est que je tourmente mes livres. Quand j’achète ce qu’on appelle un bouquin, vite je lui casse le dos, j’ai bien soin de le dépouiller de ses vieilles planches, parce que je veux qu’il s’ouvre facilement sur ma table, et que pour lire, je ne veux employer ni pupitre ni marbre à poire ou à pomme.

On m’objectera la conservation des livres : mettez-les dans des cartons ou dans des cassettes en bois. D’ailleurs, quelques choses que vous fassiez, dans cinq ou six cents ans au plus, aucun de nos livres imprimés n’existera plus. Les infiniment petits dévorateurs nés de tout ce globe, les vermisseaux, auront mis en poudre les vers de l’abbé Delille, et qui pis est, la Philosophie de la nature d’un autre Delille, et tous mes tomes !

Louis-Sébastien Mercier
Journal de Paris. 20 nivôse an VII [9 janvier 1799]

Cette entrée a été publiée dans Librairie.

8 commentaires sur “J’aime la lecture, et la reliure est sa plus grande ennemie

  1. Jean-Bertold ORSINI dit :

    Très intéressant cet article comme tout ce que vous envoyez aux « Ivres de Livres » mais…auriez vous un exemplaire du Journal de Paris de Mercier à vendre?
    Bien cordialement

  2. Camille dit :

    Et pourtant que de livres reliés dans cette bannière qui orne votre site. Pour ma part, un livre relié de cuir ne m’a jamais empéché de l’ouvrir et de le sentir. Tout cela n’est qu’affaire de goût personnel.

    • Ours 344 dit :

      Oui affaire de goût personnel mais je ne peux imaginer un livre sans un bel habit, je ne parle pas des usuels pour eux la reliure doit être seulement fonctionnelle, pour les autres en dehors de la beauté de certaines reliures il y a comme vous le dites le plaisir de le sentir de le palper.

  3. Jean-Paul Fontaine dit :

    Judicieux rééquilibrage des tendances, ce que savait parfaitement faire L-S Mercier.

  4. Alain dit :

    Pas du tout d’accord ! Bien sûr, il y a des reliures faites pour le paraître.
    Et il y a des livres qu’on ne lit qu’une ou deux fois.
    Par contre, pour ceux dans lesquels on revient souvent, le brochage est très insuffisant, notamment quand le livre est très gros.
    Je vous assure que que je suis soigneux, mais j’ai une mauvaise expérience avec certains livres brochés qui partent en morceaux !!
    Et si les bibliothèques publiques relient les livres qu’ils prêtent, ce n’est pas pour faire joli, croyez-moi !

  5. Au Relieur d'Âmes dit :

    il faut savoir que le premier rôle du relieur est la préservation du livre. il est vrai qu’un livre de travail crayonné, corné, lu et relu n’a pas lieu d’être relié. Mais sans la reliure nous n’aurions pas accès aujourd’hui à certaines oeuvres qui n’auraient pu passer le temps.

    Le livre objet est utile aussi surtout dans un monde qui ce veux de plus en plus virtuel, je pense que la reliure d’art participera à la sauvegarde du livre papier. Ceci sans conter que la reliure fait aussi partie de notre patrimoine.

  6. Il faut peut être replacer ces lignes d’humeur dans le contexte d’une révolution qui a privé de la la faculté de lire un bon nombre d’amateurs de livres et de reliures. Le sentiment que le goût des beaux livres et de la reliure appartient à une classe est resté assez présent dans l’esprit des français. Le commentaire du « relieur d’âme » et fort juste à mon avis.

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