Sottise et bénédiction

Nous, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles que ces présentes verront, sottise et bénédiction.

… Pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle.

Et, de peur que la tentation diabolique leur prenne de s’instruire, nous défendons aux pères et aux mères d’enseigner à lire à leurs enfants.

Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines ; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien.

Nous donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche, et nous amener ladite idée pieds et points liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.

Voltaire. De l’horrible danger de la lecture. (1765)

Bibliopolie lisable

BIBLIOLATHE. Didyme, natif d’Alexandrie, et fils d’un vendeur de poisson salé, dit Sénèque, composa jusqu’à trois mille cinq cents traités différents ; ce qui le fit nommer bibliolathe, c’est-à-dire que ses livres étaient en si grand nombre que lui-même l’oubliait.

BIBLIOPOLE. Qui vend des livres. Mon libraire n’est que bibliopole ; il ne fait rien imprimer ; il dit qu’il ne veut pas se ruiner.

BIBLIOTAPHE. Possesseur de livres rares qu’il ne veut point communiquer. Permettons à un riche d’être bibliotaphe : à sa mort, nous verrons la collection, et nous en jouirons.

BOUQUINERIE. Science d’érudit. C’est bouquinerie toute pure ; mais les érudits, en compulsant la bouquinerie ancienne et moderne, n’ont pas seulement pu découvrir l’origine de l’usage de saluer celui qui éternue. Quelle honte pour eux ! Ils montreront encore de l’orgueil !

ÉCRIVAILLERIE. Il devrait y avoir quelque coercition des lois contre les écrivains ineptes et inutiles, comme il y en a contre les vagabonds et fainéants. On bannirait des mains de notre peuple, et moi, et cent autres ; ce n’est pas moquerie. L’écrivaillerie semble être quelque symptôme d’un siècle débordé. (Montaigne)

LISABLE. L’écriture de ce manuscrit est belle et lisible, mais l’ouvrage, en vérité, n’est pas lisable. Une gazette, un journal, ne sont plus lisables six mois après leur publication.

LISEUR. On doit appeler lecteurs, ceux dont l’emploi est de lire à des personnes qui les écoutent, ou qui devraient les écouter. On doit appeler liseurs, ceux qui ne lisent que pour leur instruction ou pour leur plaisir.

LITTÉROMANIE. Il se livra tout entier à la littéromanie, sans dose suffisante de talent ; et dès lors il fut malheureux, et bientôt ridicule.

LIVRIER. J’ai fait des livres, il est vrai, mais jamais je ne fus un livrier. (J.-J. Rousseau)

LOGODIARRHÉE. Je me suis abandonné au flux de ma plume ; j’ai la logodiarrhée, et je barbouille inutilement du papier, pour vous dire des choses que vous savez mieux que moi. (Voltaire)

Louis-Sébastien Mercier.
Néologie, ou Vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles.
1801.

La bibliothèque souterraine de Daraya (Syrie)

200 mètres carrés à plusieurs mètres sous terre ; 11.000 volumes en provenance de librairies et d’habitants de cette ville de Syrie qui compta un jour 250.000 habitants ; 20.000 inscrits pour le prêt ; ouverture de 11 h à 17 h : c’est la bibliothèque souterraine de Daraya, ville réputée hostile au régime de Bachar El-Assad, et qui fut le théâtre en 2012 d’un des plus sanglants massacres de la guerre.

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images : agence EFE (Espagne)

Il est interdit de troubler les abeilles dans leur travail

Maurice Block (1816-1901) était économiste, sous-chef du service de la Statistique Générale, et membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Auteur prolixe dans son domaine, il publia également quelques ouvrages aux titres alléchants : Karl Marx, fictions et paradoxes, ou bien Aphorismes économiques. (1)

Plus austère est le Dictionnaire de l’Administration française dont il dirigea la publication et les différentes éditions (2). Ce Dictionnaire, comme son nom ne l’indique pas, se veut la synthèse du Droit et de la jurisprudence. Les auteurs, au nombre de 116 d’après la table alphabétique, n’ont pas ménagé leurs efforts : les articles sont rédigés et les plus importants sont signés. Celui sur les Monuments historiques, par exemple, est de Prosper Mérimée.

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Et derrière l’austérité apparente, en butinant, on peut faire des trouvailles :

ABANDON.
• Les personnes, animaux ou objets abandonnés doivent être conduits ou déposés chez l’officier de police le plus voisin.
• Le propriétaire d’un marais peut faire abandon d’une partie de cette propriété en échange des frais occasionnés par le dessèchement de l’autre.

ABEILLES
• Depuis l’invention du sucre de betterave et de la stéarine, le miel et la cire ont perdu de leur importance, mais il est encore beaucoup de personnes qui s’adonnent à l’apiculture, soit pour le profit réel qu’elle leur procure, soit comme amateur.
• Le propriétaire est responsable des dommages causés par ses abeilles. Cette responsabilité permet au propriétaire d’un essaim de le réclamer et de s’en ressaisir sur le terrain d’autrui, tant qu’il n’a point cessé de le suivre. Autrement, l’essaim appartient au propriétaire du terrain sur lequel il s’est fixé.
• Il est interdit de troubler les abeilles dans leur travail : dans le cas où les ruches à miel pourraient être saisies séparément du fonds auquel elles sont attachées, elle ne peuvent être déplacées que pendant les mois de décembre, janvier et février.

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Le 11 novembre, tu commettras l’adultère

On la connaît sous le nom de Wicked Bible, ou Bible Perverse, Vicieuse. Datée de 1631, cette réédition de la Bible du roi Jacques émane des imprimeurs Robert Barker et Martin Lucas, travaillant pour la cour royale. Sauf que les deux bonshommes ont laissé passer dans le texte une double coquille : « Tu ne commettras point l’adultère », est devenu ainsi « Tu commettras l’adultère »

wicked Bible

Condamnés tous deux à 300 £ d’amende, ce qui représentait à l’époque une année de salaire, et sanctionnés lourdement – ils perdirent leur statut du fait de la Chambre étoilée, sorte d’Inquisition d’outre-Manche – les deux hommes furent littéralement mis au rebut. 

L’histoire a retenu, entre autres interprétations qui ne feraient pas référence au Diable, qu’un rival des deux imprimeurs aurait tenté de leur nuire – et y serait magnifiquement parvenu. 

Originellement, un millier d’exemplaires sortirent des presses, et l’erreur ne fut découverte qu’une année plus tard : preuve donc que l’on lisait et relisait avec attention le passage en question : Exode, 20, 14

Il n’en resterait plus que 10 exemplaires dans le monde, dont un à la New York Public Library, et un autre à l’université de Cambridge. Bonhams mettra en vente l’une de ces copies, « infâmes et très rares », le mois prochain. Estimation : entre 10 et 15.000 £. Rendez-vous le 11 novembre pour enchérir.

Source : Actuallité

Préhistoire de la numérisation livresque

60012_1« Il est peut-être utile de donner ici une description rapide de la manière dont la production du Dictionnaire Électronique de l’Ancien Français [paru en 1971] est automatisée.

La rédaction elle-même est tout à fait traditionnelle, facilitée simplement par une liste de mots compilée par l’ordinateur sur la base de glossaires et de textes.

Dans les articles dactylographiés, on codifie les différentes catégories de mots qui doivent figurer dans l’index (dérivés, variantes, étymons, mots appartenant aux différentes langues, scriptae et patois, etc.), et la maison de production s’occupe de tout le reste : le texte est perforé sur bande avec les codes requis pour déterminer le type de caractère à utiliser pour chaque mot (de même les majuscules et les minuscules, les accents, etc., que l’ordinateur ignore), les espaces, les mots à mettre en index, etc., etc.

Les codes susceptibles de s’accumuler devant un seul mot peuvent atteindre le nombre de huit ! Après chaque unité d’information (mot, majuscule, étymologie, etc.), il faut donner d’autres codes pour annuler les premiers. Grâce à ces codes, l’ordinateur « sait » comment faire les index, les dictionnaires abrégés, les dictionnaires onomasiologique et inverse.

Ces données sont contrôlées et mises sur un ruban magnétique qui commande l’appareil de photo-composition. Chaque lettre, qui se trouve emmagasinée sur un deuxième ruban magnétique, est appelée par le premier et projetée sous forme de rayon cathodique à travers une lentille sur un papier photographique (positif), et cela à la raison de trois mille caractères à la seconde. La justification des colonnes et des pages, la pagination et la division des mots en fin de ligne se font automatiquement.

En raison de la rapidité de la machine, il est inutile de garder en mémoire la composition, de sorte qu’après une correction, qu’on a joute une seule lettre ou 10 pages, le tout est recomposé.

La qualité de l’impression est exceptionnelle. Une correction faite sur l’épreuve ne cause jamais d’autres erreurs, comme c’est souvent le cas de la composition traditionnelle. Il est d’ailleurs possible de faire imprimer par ce procédé des travaux faits sur n’importe quel ordinateur (listes, index, etc.) sans que cela ait été prévu à l’avance. »

Frankwalt Möhren (Université du Québec), Le Dictionnaire Étymologique de l’Ancien Français.
in
Kurt Baldinger, Introduction aux dictionnaires les plus importants pour l’histoire du français, Paris, Klincksieck, 1974.

Petits coups d’oeil chez les voisins (6) : Jean Sleidan

portrait Sleidan goodJohann Philippson von Schleidan (1506-1556), plus connu sous son nom latinisé, Johannes Sleidanus, et sous son nom francisé, Jean Sleidan, était à la fois diplomate et historien.

Comme diplomate, il fut, sous François Ier, le secrétaire du Cardinal-Chancellier Jean Du Bellay et joua à ce titre un rôle pivot dans les relations entre la couronne de France et les protestants allemands en lutte contre les Habsbourg. Il eut ainsi accès à de nombreux documents et informations qui lui serviront plus tard. Il traduisit également en latin de nombreux ouvrages d’historiens français

Sa position ayant été affaiblie lors d’une période de réchauffement temporaire dans les relations entre la France et les Habsbourg, il quitta Paris et s’installa à Strasbourg, sans doute en 1547. C’est là qu’il traduisit en latin les Mémoires de Philippe de Commynes, qui connurent en 1545 pas moins de quatre éditions. C’est la même année qu’il entama la rédaction de ses Commentaires, dont le premier jet fut achevé en 1554. C’est alors que les rivalités entre Luthériens et Calvinistes (dont Sleidan était proche) faillirent en empêcher la publication, malgré l’avancement de l’impression – 20 Livres sur 25 étaient déjà prêts. Finalement, seule la version latine fut autorisée, mais non la version en allemand, dont l’audience aurait été plus large.

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